Des milliards d’investissements privés autour de l’intelligence artificielle vont-ils couler à flots dans la Région Sud ? À en croire les annonces du Président Emmanuel Macron et des autorités régionales, ce sera bel et bien le cas. Diffusée récemment par l’Élysée, une carte de France montrant "des zones prêtes pour l’implantation de centres de données bas carbone" place même la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur en très bonne position. Oui mais voilà, en y regardant de plus près, l’affaire n’est évidemment pas aussi simple. "Ces réserves foncières sont plus ou moins identifiées mais on ne peut pas encore dire où elles sont situées précisément. C’est trop tôt. Les entreprises concernées communiqueront directement quand elles auront avancé", nous a confié une source bien informée sur ces dossiers.
""Nous devrions capter environ 11 à 12 % des investissements prévus au niveau national"
Entre les autorisations administratives, les recours possibles, les difficultés techniques et la concrétisation des projets de data centers liés à l’IA ou de centres d’IA générative, le parcours peut être semé d’embûches et rallonger les délais parfois communiqués avec (trop ?) optimisme. Ce qui n’empêche pas certains de ces programmes d’entrer dans leur phase finale, voire de commencer tandis que d’autres sont un peu plus flous. "Nous devrions capter environ 11 à 12 % des investissements prévus au niveau national car nous avons les compétences sur place et nous accompagnons ces sociétés. Nous comptons aussi avoir une partie des 50 milliards d’investissements des Émirats arabes unis", assure Bernard Kleynhoff, président de la Commission développement économique et digital, industrie, export, attractivité, cyber sécurité à la Région.
L’atout des câbles sous-marins
Paca, sur le papier, possède de nombreux atouts en effet. En particulier, la présence de 18 câbles sous-marins qui relient Marseille à 57 pays et plus de 5 milliards d’utilisateurs faisant de la cité phocéenne "le 6e hub internet mondial", se félicite l’élu. Selon les derniers chiffres, la région Sud compte un écosystème dynamique. 140 start-up et PME travaillent sur l’IA ainsi que des centres de recherche et de formation comme l’Université d’Aix-Marseille et Côte d’Azur, l’IA School à Marseille, le CEA Tech à Cadarache et à Nice ou encore 14 laboratoires IA de leaders mondiaux tels qu’Accenture ou IBM…
Investissements de Microsoft et d’Accenture
De quoi donc, théoriquement, donner des ailes aux sociétés de la tech pour s’implanter dans le sud-est ou continuer de se développer. C’est le cas pour Microsoft qui "investit dans l’expansion de son site marseillais" martèle la Région depuis 2024 qui a d’ailleurs signé un partenariat avec la société américaine pour "accélérer l’adoption de l’IA dans l’administration régionale et les entreprises".
Accenture, de son côté, pourrait ouvrir deux centres d’IA générative à Paris et à Sophia Antipolis.
Les annonces fracassantes de Sesterce
Mais c’est jeune la société française Sesterce (créée en 2018) qui fait le plus parler d’elle après avoir annoncé rien de moins qu’un colossal plan d’investissement de… 52 milliards d’euros en France dont une partie dans le Sud. Une somme hors norme, calculée en grande partie sur le coût des puces installées dans ces futurs data centers, qui fait tousser la concurrence et douter quelques observateurs. "Nous avons un pool bancaire historique que l’on va impliquer. Nous sommes suivis par plusieurs fonds dont Cacib (Crédit Agricole) et Macquarie (Australie). Nous avons été abordés par d’autres", se défend le PDG Youssef El Manssouri. Dans un premier temps, l’entrepreneur compte construire un datacenter à Valence (Drôme) pour 450 millions d’euros.
En Paca, il projette de construire un supercalculateur à Gardanne de 250 mégawatts "sur cinq tranches minimum et sur plusieurs années". "Nous avons la maîtrise foncière et discutons avec les autorités. Nous travaillons, entre autres, sur la connexion électrique", ajoute-t-il. Selon lui, le début des travaux de ce projet "à deux milliards d’euros" pourrait être effectif en 2026 avec une première tranche de 300 M€ opérationnelle mi-2027.
Evroc installe sa première usine d’IA à Mougins
Un nouveau data center hyperscale de 96 mégawatts (avec une capacité prévue de 50 000 GPU) sera opérationnel à Mougins dans les Alpes-Maritimes en 2025, promet la société suédoise spécialisée dans le cloud, déjà présente à Sophia Antipolis. "Il sera conçu dès le départ pour supporter des charges de travail IA à grande échelle" précise-t-elle. Evroc prévoit également "d’agrandir son bureau de développement à Sophia Antipolis avec une équipe dédiée à l’IA". L’investissement est estimé à 4 milliards d’euros "à pleine capacité". Si le projet se concrétise aussi vite, c’est pour une raison très concrète confie un porte-parole de cette entreprise : "Le site en lui-même, c’est-à-dire le bâtiment, existe déjà. Il n’est donc pas nécessaire de partir de zéro".
Digital Realty, force 5
Le leader mondial américain des data centers, qui en possède déjà quatre à Marseille, vient de commencer les travaux du cinquième, baptisé MRS5, dans l’enceinte du grand port maritime. Le site, une ancienne friche industrielle sur lequel était notamment implanté un silo à sucre qu’il a fallu dépolluer, aura une capacité de 22 MW et "représentera une capacité de 40 % supplémentaires par rapport à l’ensemble de nos autres data centers à Marseille", explique Fabrice Coquio, président de Digital Realty en France. Il comprendra 12 000 m² de salle blanche et devrait être livré fin 2026 pour un montant d’investissement de 300 millions d’euros. Le chiffre de 200 emplois direct est annoncé.
Et ce n’est pas fini. La société planche sur MRS6, cette fois dans la commune de Bouc-Bel-Air. Ce data center aura une capacité de 60 mégawatts sur 20 000 m² et sera potentiellement opérationnel en 2027, après un démarrage théorique des travaux "avant fin 2025". Son coût ? 700 millions d’euros, sur les 5 milliards d’investissement annoncés en France par le groupe américain. "Les procédures administratives sont engagées, l’enquête publique aussi", indique le dirigeant. Ces deux équipements serviront à héberger des plateformes "pas seulement pour l’IA" détaille son dirigeant.
Telehouse choisit les Bouches-du-Rhône
Filiale de l’opérateur télécoms japonais KDDI, Telehouse projette aussi de construire un datacenter dans la région. D’une superficie de 60 000 m² pour une cinquantaine de mégawatts de puissance électrique, il doit être situé près de Marseille, "en 2027 si tout va bien", confie Sami Slim, DG France de cette entreprise qui exploite une quarantaine de datacenters dans le monde. En France, où l’entreprise emploie 120 salariés, Telehouse compte aussi agrandir ses deux centres de données existants, à Paris et dans les Yvelines. Elle entend enfin construire un nouveau datacenter, dans l’est de l’Île-de-France, à horizon 2029. Ces quatre chantiers représentent un investissement d’un milliard d’euros.
L’enjeu environnemental
Le développement des data centers et de l’IA repose en partie sur l’acceptabilité de la population souvent inquiète autour des besoins énormes en énergie de telles infrastructures. Chaque entreprise concernée y va de son argumentaire en indiquant qu’elle respecte toutes les normes en vigueur. Evroc, par exemple, assure que tout est fait pour "minimiser l’impact environnemental grâce à des approches innovantes en matière de refroidissement, d’allocation des ressources et de réutilisation de la chaleur". Digital Realty met en avant, entre autres, son système "River Cooling" qui permet d’emprunter l’eau "non potable" de l’ancienne galerie minière de Gardanne afin de refroidir ses salles informatiques. Une solution qui ne plaît pas vraiment à des collectifs et des associations qui l’ont vertement fait savoir ces derniers mois.
"Il y a beaucoup de fake news, estime Bernard Kleynhoff, ces installations ont une meilleure utilisation de tous les fluides, on a une feuille de route pour une IA frugale (en énergie). D’une manière générale, l’IA fait peur à certains parce qu’on ne la connaît pas. À nous de bien accompagner et former les gens pour faire la distinction entre ce qui est bien et ce qui est mauvais."