Burette, Médor, Le Gitan, Le Frisé, Tonton la limace. Voilà quelques-uns des surnoms folkloriques d’anciens chauffeurs du loueur girondin de camions industriels avec conducteurs GT Solutions, qui fêtera l’an prochain ses 80 printemps. Aujourd’hui composé de 9 filiales et employant 2 100 salariés dans toute la France pour un chiffre d’affaires de 239 millions d’euros, GT livre de tout, des pneus à l’alimentation en passant par des cuves de dialyse pour les hôpitaux. S’il a su s’adapter et s’élargir à de nouveaux secteurs, c’est que l’esprit d’entreprise est avant tout une affaire de famille. GT ne s’éloigne ainsi jamais trop de son riche héritage, centré autour d’une figure fondatrice aux initiales prédestinées : Gaston Trochery.
Débuts agricoles
"Il a été formé à l’aviation, blessé à Verdun, démobilisé et marié à Madeleine Pigeon — fille du concessionnaire automobile bordelais éponyme — avant de lancer une activité de vente de tracteurs agricoles dans les Ardennes en 1919", résume son arrière-petit-fils, Matthieu Sarrat, aujourd’hui directeur général.
Gaston, fils d’Eugène (qui a dirigé les établissements Felix Potin, ancêtre pionnier de la grande distribution), a longtemps rêvé du ciel. Il a pourtant pris la route dans une France en pleine reconstruction, avant de s’installer à la tête d’une concession Pigeon à Agen (Lot-et-Garonne) en 1925 pour y vendre voitures, camions et tracteurs, avec, déjà, une obsession évidente pour le "service", qui le poussera à louer des camions dès les années 30 à Bordeaux. Les pétroliers sont les plus gros clients : souhaitant "se concentrer sur leur cœur de business, ils délèguent la gestion des camions et des conducteurs. C’est un basculement des mentalités d’affaires", relate Matthieu Sarrat.
"Mon arrière-grand-père avait la conviction qu’en gérant mieux le camion, en l’entretenant mieux et en ayant de bons conducteurs, on pouvait abaisser significativement le coût de revient du transport."
Chauffeurs choyés
La Seconde Guerre mondiale et l’occupation font faire quelques détours. Des activités réquisitionnées par l’occupant, des mécaniciens qui font traîner les réparations, de l’essence "camouflée" pour fournir les résistants et même un séjour en prison pour le patron. Le moteur redémarre en 1946, année fondatrice de la Compagnie Générale de Traction. La CGT, qui abandonnera son statut de "compagnie" dix ans plus tard, a déjà compris l’importance du social et de choyer ses conducteurs, pièce maîtresse de l’équation.
"Mon arrière-grand-père avait la conviction qu’en gérant mieux le camion, en l’entretenant mieux et en ayant de bons conducteurs, on pouvait abaisser significativement le coût de revient du transport", poursuit Matthieu Sarrat. Dans une économie en plein "babyboom", les camions de la GT transportent du gasoil, du bitume, du gaz.
Pour les chauffeurs, certaines journées en font deux avec 800 anciens francs d’écart entre leur salaire et celui des autres transporteurs, sans compter une prime qui grimpe jusqu’à 11 % du salaire récompensant leurs efforts d’entretien des camions. Si l’engagement a depuis changé de forme, la philosophie est restée la même. L’affaire reste majoritairement (94 %) familiale mais 6 % de l’actionnariat est aujourd’hui salarial. "Cela concerne un tiers des salariés", assure le dirigeant.
Nouveaux univers
GT, qui s’est installé à Bassens en 1962 près d’une raffinerie, fait évoluer sa culture d’entreprise avec un paternalisme prononcé propre à Eric Sarrat, petit-fils de Gaston Trochery, nommé directeur commercial en 1974, comme à son grand-père. "Ils étaient très proches des hommes. Le transport routier, c’est quand même un secteur de confiance à la base", affirme Matthieu Sarrat. Cette culture se développe sous de multiples formes, d’une école de formation imaginée dès les années 60 à une campagne de prévention des maladies cardiovasculaires achevée fin octobre.
Les diversifications servent aussi d’étapes à une histoire qui s’articule autour du renouvellement des générations. "Eric Sarrat a proposé d’acheter des camions frigo. L’ancien et le moderne se sont affrontés, mais ça nous a ouverts à d’autres activités, comme le béton", poursuit le chef d’entreprise. La fin des années 90, qui voient GT s’ouvrir au transport de volailles vivantes via le rachat d’Avitrans, est plus difficile. La société vend son activité de transport de gaz, la plus déficitaire, et se déploie sur de nouveaux marchés. En 2001, Eric Sarrat fonde GT Logistics, filiale née dans un esprit de "start-up" assumé devenue ETI de sous-traitance logistique.
Changement d’échelle
La diversification ne s’arrêtera plus. Une vague de rachats en 2018 renforce la branche transport de pneus, qui représente toujours le plus gros volume d’affaires de la société (30 %). "À l’époque, l’entreprise faisait 140 millions d’euros de chiffre d’affaires et les rachats représentaient un chiffre d’affaires cumulé de 80 millions d’euros. Elle a beaucoup grossi à ce moment-là", relate Matthieu Sarrat, arrivé deux ans plus tôt avec un bagage de conseil en stratégie pour Auchan, SFR ou Mercedes. La dynamique s’est poursuivie avec la reprise en 2025 du fonds de commerce de DDS Méditerranée (15 M€ de CA, 40 salariés), spécialiste de la messagerie (colis) et du transport de pneus, avec le souhait de se renforcer dans le Sud-Est.
Héritage et efficacité
En 2026, confronté au besoin accru de consolider sa base face à des secteurs clés (comme le BTP) en perte de vitesse, GT, toujours en croissance, continuera de cultiver son héritage. 80 ans pour la maison mère, 40 pour sa filiale de réparation STAVI Aquitaine, 10 pour sa branche intérim (GT Solutions emploi) et son activité immobilière, gérée à parts égales avec le promoteur orléanais Sully Immobilier. "Dans notre prochain plan stratégique à horizon 2030, le maître mot sera l’efficacité", termine Matthieu Sarrat. La route est tracée.