Indignée. Lynn Calder, la PDG d’Ineos Automotive, qui fabrique un véhicule 4x4 à Hambach, en Moselle, se dit "indignée par le fait que la situation tarifaire avec les États-Unis a été négligée par l’UE". Filiale du groupe britannique Ineos (CA : 65 Md$ ; 26 000 salariés), le constructeur est directement touché par les droits de douane de 10 % supplémentaires imposés par l’administration Trump sur les voitures fabriquées hors des États-Unis.
Coup dur pour Ineos Automotive
Sur un marché représentant 60 % de ses ventes, Ineos Automotive n’a pas réussi à empêcher les hausses de prix : le nouveau prix de départ du 4x4 Grenadier a été fixé à 78 900 $, soit 5 % d’augmentation. La version Quartermaster du Grenadier, déjà soumise à une taxe de 25 %, ne subira qu’une augmentation de prix de 10 %, pour un nouveau prix de départ fixé à 92 900 $. La dirigeante britannique, consciente des risques pour le niveau des ventes, cible les élus européens, accusés de ne pas être "venus à la table des négociations" avec l’administration Trump pour "trouver une meilleure solution" : "Le gouvernement américain a été clair sur les conséquences du non-engagement. Cela ne devrait être une surprise pour personne dans l’UE, et cela aurait pu et dû être évité".
Garnier Thiebaut augmente les prix de vente de ses linges de maison
"Ce n’est pas à nous de trouver une solution : nous n’avons jamais voté pour Trump", lance Paul de Montclos, le PDG de Garnier Thiebaut (CA : 80 M€ ; 230 collaborateurs). Fabricant de linge de maison, le Vosgien réalise 33 millions de dollars de chiffre d’affaires par an aux États-Unis, et y emploie 50 salariés dans une usine et un bureau commercial. Si une partie de la production est réalisée aux États-Unis, la PME continue d'exporter outre-atlantique de nombreux produits, notamment ceux réalisés sur-mesure, depuis les Vosges. "Suite à l’augmentation des taxes douanières, nous avons décidé d’augmenter nos prix. L’une des difficultés est de savoir si nos concurrents nous suivront ou non : j’ai le souhait que les acteurs aillent dans le même sens, dans la filière textile, et au-delà : il faut qu’on nous aide, au lieu de contester nos décisions", appuie-t-il.
Dans le champagne, Frerejean Frères rogne sur les marges
Dans l’industrie du champagne, d’autres ont fait le choix inverse, en amortissant la hausse avec leur trésorerie. "Nous nous répartissons la marge avec notre distributeur : l’objectif est de garder nos prix au même niveau, même si nous avons un positionnement haut de gamme", vise Rodolphe Frerejean Taittinger, cofondateur de la maison de champagne Frerejean Frères (20 salariés).
"Il n’est pas exclu que les maisons de champagne rognent sur leurs marges pour faire face à la hausse des taxes", confirme David Chatillon. Pour le président de l’Union des Maisons de Champagne, qui réunit près de 80 entreprises, l’annonce de ces nouvelles taxes douanières se conjugue avec une conjoncture peu encourageante. "Le dollar est déprécié par rapport à l’euro, ce qui vient presque doubler la taxe, qui s’étend plutôt à près de 17 %", chiffre-t-il.
27 millions de bouteilles de champage exportées aux Etats-Unis
En 2024, les exportations de champagne ont généré 3,75 milliards d’euros, pour 153 millions de bouteilles, d’après les données de l’union des Maisons de Champagne. Sur ce chiffre total, 27 millions de bouteilles ont été envoyées aux États-Unis, premier poste d’export de la filière. "Ce contexte n’est pas porteur pour le champagne, qui est le vin de la célébration. Même s’il y a des zones en croissance, comme la Corée du Sud, la Thaïlande, le Mexique ou le Canada, elles n’ont pas compensé la baisse générale. Ce qui caractérise cette année, c’est l’incertitude : nous espérons être à égalité avec les chiffres de l’an dernier", analyse David Chatillon.
Un "climat d’incertitude"
C’est ce même "climat d’incertitude" qui préoccupe les vignerons alsaciens. Environ 140 entreprises expédient des vins vers les États-Unis qui représentent le 3e marché à l’export en volumes et le 2e en valeur, soit 18,4 millions d’euros, pour les vins d’Alsace. En 2019, durant le premier mandat de Donald Trump, les vignerons avaient déjà subi une hausse de 25 % des taxes de la part des États-Unis. Aujourd’hui, si un droit additionnel de 10 % est en vigueur depuis le 5 avril, l’inquiétude demeure malgré la pause de 90 jours, décrétée le 9 avril, par le président américain.
"Ce climat d’inquiétude a pour conséquence de réduire nos commandes, que nous ne pensons pas récupérer. En parallèle, les États-Unis ont signé un pacte avec le Royaume-Uni, donc cela risque encore de nous pénaliser", explique Vincent Grallet-Dupic, en charge de l’export à la distillerie de Rozelieures (15 salariés). Réalisant 20 % de ses ventes à l’export, la distillerie, qui exporte son whisky dans une trentaine de pays, souhaite passer à 50 % d’ici 2030. L’entreprise "mise sur plusieurs marchés, notamment en Asie", pour réaliser cet objectif. Car, sur le marché américain, plusieurs concurrents de l’entreprise se situent en Écosse, et sont donc avantagés par rapport à la PME lorraine. "Dans tous les cas, nous continuerons d’être présents aux États-Unis. Nous espérons qu’un accord similaire sera trouvé avec la France", espère Vincent Grallet-Dupic.
"Nous sommes sur une cible clientèle qui est fortunée, voire très fortunée, et si on reste sur une hausse des frais de douane de 10 %, je ne suis pas sûre que cela change vraiment les choses"
Continuer à être présents, car la clientèle américaine n’est pas la même : "Nous sommes sur une cible clientèle qui est fortunée, voire très fortunée, et si on reste sur une hausse des frais de douane de 10 %, je ne suis pas sûre que cela change vraiment les choses", estime Sonia Linard, la directrice générale de Norki. La PME, implantée à Molsheim, dans le Bas-Rhin, fabrique des pièces de décoration en fourrure et exporte à 80 %, essentiellement aux USA. "Les clients qui aiment notre marque sont prêts à payer 10 ou 15 % de plus s’il le faut", lance la directrice générale, qui continue à recevoir beaucoup de demandes en provenance des États-Unis. Cependant, la levée des barrières douanières a déclenché des réflexions en interne et l’équipe de Norki a commencé à "réorienter son travail vers des pays laissés de côté jusqu’à présent, comme les pays scandinaves et l’Autriche", précise Sonia Linard. La dirigeante va jusqu’à "anticiper de redistribuer toute sa production vers l’Europe si les tarifs douaniers s’envolent".
La tentation de créer une usine aux USA
Consciente de la stratégie développée par l’administration Trump visant à attirer davantage d’usines sur leur territoire, la dirigeante alsacienne avait commencé à réfléchir à la possibilité de produire aux États-Unis à "5 ou 7 ans". L’élection de Trump pourrait accélérer le tempo : "Si les tarifs douaniers s’envolent, nous accélérerons le mouvement à trois ans pour transposer notre savoir-faire aux États-Unis", poursuit Sonia Linard.
Entourer les entreprises
Chargée de mission affaires européennes à la CCI International Grand Est, Caroline Kolb voit les demandes d’information sur la politique douanière des États-Unis remplir sa boîte mail. "L’envie des PME du Grand Est de travailler aux États-Unis ne fléchit pas", assure la chargée de mission, sans nier pour autant les interrogations liées à ce marché. Et depuis les annonces de Trump, un point doit faire l’objet de toutes les attentions : le passage en douane. "Les douanes américaines sont vigilantes à ce qu’il n’y ait pas de détournement autour des nouveaux taux appliqués", précise Caroline Kolb. Et pour être certain que les produits franchissent la frontière sans encombre, la chargée de mission recommande de revoir "toute la chaîne de valeur" : "L’exportateur a une responsabilité d’information conjointe avec l’importateur", rappelle Caroline Kolb pour qui le meilleur moyen d’éviter les problèmes reste de se faire entourer.
Une cellule de crise chez OP Mobility
Certaines entreprises ont à cet effet mis en place des "cellules de crise". "Celles-ci sont composées d’avocats, de juristes et de techniciens, chargés d’analyser en temps réel les impacts que peuvent avoir toute décision en provenance des États-Unis sur leur activité, leurs clients et les fournisseurs", cite Alexandre Rigaut, responsable de développement au sein de l’Adira, l’agence de développement économique d’Alsace. C’est le cas d’OP Mobility, qui possède l’usine OP Mobility C-Power à Pfafstatt, dans le Haut-Rhin. Spécialisée dans la fabrication de pare-chocs et de pièces fragiles pour l’automobile, l’entreprise a constitué un petit groupe dédié, depuis son siège à Lyon.
D’autres enfin avaient presque anticipé les annonces du président américain. Fabricant de bracelets de montre et de bracelets sur-mesure, le franc-comtois Maison Jean Rousseau (CA consolidé : 20 millions d’euros ; 400 collaborateurs) possède trois usines, en Franche-Comté, dans l’Aube et en Hongrie. L’entreprise possède par ailleurs quatre filiales commerciales, dont une aux États-Unis. Dans ces dernières, la Maison Jean Rousseau commercialise sa propre production en provenance de ses trois sites, mais fabrique aussi sur place. "Au total, nous avons une cinquantaine d’artisans à l’œuvre dans nos filiales commerciales. La plus importante et la plus performante est celle aux États-Unis", chiffre Jacques Bordier, qui préside le conseil de surveillance de l’entreprise. Ici, la présence d’une production à l’étranger permet à l’entreprise de "s’affranchir des contraintes douanières".