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Fessenheim : du nucléaire au recyclage, EDF officialise son Technocentre pour métaux radioactifs
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Fessenheim : du nucléaire au recyclage, EDF officialise son Technocentre pour métaux radioactifs

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La centrale nucléaire de Fessenheim entame une nouvelle ère avec sa transformation en Technocentre dédié au recyclage des métaux faiblement radioactifs. EDF investit 450 millions d’euros dans ce projet pionnier, visant à créer 200 emplois qualifiés d’ici 2031.

La centrale nucléaire de Fessenheim va se transformer en centre de valorisation de métaux très faiblement radioactifs — Photo : EDF

C’est désormais acté : la centrale nucléaire de Fessenheim ne redémarrera pas. Cinq ans après son arrêt définitif, EDF a confirmé, lors d’une conférence de presse le 7 juillet 2025, la transformation du site en Technocentre dédié à la valorisation des métaux très faiblement radioactifs (TFA). Un projet industriel inédit en France.

450 millions d’euros pour changer de paradigme

À première vue, le chiffre impressionne : 450 millions d’euros d’investissement, en grande partie portés par Cyclife, filiale d’EDF spécialisée dans la gestion des déchets nucléaires. Une société de projet ad hoc baptisée "Technocentre" sera créée pour porter les opérations de construction, d’exploitation et de commercialisation des lingots produits. La Région Grand Est a d’ores et déjà exprimé son intérêt pour entrer au capital.

"La société Technocentre, filiale de Cyclife (elle-même détenue à 100 % par le groupe EDF), sera créée pour construire et exploiter le Technocentre. La Région Grand Est a manifesté son intérêt pour entrer au capital de cette société aux côtés de Cyclife, selon des modalités qui sont en cours de définition", précise EDF.

Le chantier s’annonce ambitieux : de 2027 à 2031, ce sont 200 à 300 travailleurs qui se relayeront sur le site alsacien pour transformer l’ex-centrale en unité de fusion et de traitement de métaux irradiés de niveau très faible. À terme, 200 emplois pérennes seront créés sur le site. EDF les promet "qualifiés" : techniciens, ingénieurs, spécialistes de la métallurgie, de la robotique ou encore de la radioprotection.

"Les emplois pérennes créés par le projet Technocentre concernent les domaines classiques de l’industrie (mécanique, robotique, informatique, métallurgie, électricité…), de niveau technicien à ingénieur", indique l’entreprise.

Recycler plutôt qu’enfouir

Depuis 2022, le cadre juridique français autorise, sous conditions, la valorisation des métaux TFA issus du démantèlement nucléaire. Jusqu’ici, ces matériaux – bien que faiblement contaminés – étaient systématiquement dirigés vers le centre de stockage de l’ANDRA à Morvilliers (Aube). Avec le Technocentre, EDF propose un changement de modèle : fondre, décontaminer, et réintroduire dans le circuit industriel.

"L’objectif du projet de Technocentre est la production, après fusion, de lingots relevant du domaine conventionnel, dont les caractéristiques radiologiques garantissent une utilisation sans impact sur la santé et l’environnement quel qu’en soit l’usage", affirme EDF.

Laurent Jarry, directeur du site EDF de Fessenheim, a dévoilé les contours du Technocentre appelé à succéder l’ancienne centrale nucléaire haut-rhinoise fermée en 2020 — Photo : Fabrice Voné

Objectif : 20 000 tonnes de métaux traités chaque année, pour un taux de valorisation visé de 85 %. Le reste – résidus, poussières, scories – continuera d’être pris en charge par les filières classiques. Selon EDF, le procédé permettrait 60 % de CO₂ en moins par tonne de métal produite, par rapport à une extraction minière classique.

"Le projet permettra d’économiser des ressources naturelles dans une logique d’économie circulaire, de réduire les émissions de CO₂ (gain de 60 % par rapport à la production d’acier par extraction minière) et d’économiser des capacités de stockage du CIRES", résume le groupe.

Le gisement ? Essentiellement domestique : 500 000 tonnes de TFA sont aujourd’hui recensées en France, dont 85 % détenues par EDF et Orano (générateurs de vapeur, diffuseurs…). Mais la filière vise plus large : à l’export, certains pays producteurs – comme l’Espagne ou l’Italie – pourraient externaliser leur traitement en Alsace.

Un ancrage territorial revendiqué

EDF assure vouloir s’ancrer localement, tant pour la fourniture d’équipements que pour la revente des lingots issus du recyclage. Des fondeurs du Grand Est ont déjà manifesté leur intérêt pour transformer ces lingots en produits finis. La logique de circuit court, combinée à l’expertise nucléaire de la région, fait partie des arguments avancés par l’énergéticien pour justifier l’implantation du projet à Fessenheim.

"Il existe, en région Grand Est, un écosystème de fonderies avec lequel EDF a commencé à travailler sur les spécifications techniques des lingots à produire par le Technocentre", détaille le groupe. "Ces industriels ont déjà exprimé un intérêt pour devenir clients du Technocentre, ce qui permettrait d’utiliser ces lingots en circuit court."

EDF met en avant "un tissu de sous-traitants qui s’est développé autour de l’exploitation de la centrale nucléaire de Fessenheim" et une "main-d’œuvre qualifiée" déjà présente sur le territoire. Autrement dit : faire du neuf avec du vieux, mais avec des acteurs déjà là.

Débat public terminé, procédure réglementaire en cours

Le débat public organisé entre octobre 2024 et février 2025 a permis de poser les bases. Le bilan de la CNDP, publié en avril, n’a pas remis en cause la faisabilité du projet, même si plusieurs voix critiques ont émergé. Associations antinucléaires et ONG environnementales alertent sur la traçabilité des métaux, le risque de dilution dans le circuit commercial et les conséquences sanitaires à long terme.

EDF, de son côté, insiste sur les normes strictes prévues par le code de la santé publique. "Ce cadre prévoit un processus spécifique de dérogation intégré au code de la santé publique, en lien avec la procédure d’autorisation environnementale de création de l’installation", rappelle l’entreprise.

Tout lingot produit devra être déclaré radiologiquement "conventionnel", c’est-à-dire sans impact sanitaire quel que soit son usage ultérieur. Une demande d’autorisation environnementale sera déposée fin 2025, accompagnée d’études d’impact et d’une nouvelle enquête publique. La mise en service est prévue en 2031, pour une exploitation d’au moins 40 ans.

Un projet industriel, mais aussi politique

Au-delà de la technologie, le Technocentre de Fessenheim incarne un choix politique : celui de ne pas faire table rase du passé nucléaire, mais d’en prolonger l’usage par une filière de traitement pensée comme durable. Pour EDF, cela permet aussi de réduire les coûts de stockage à long terme, dans un contexte où les provisions liées au démantèlement sont de plus en plus scrutées par les autorités de régulation.

"En application de la réglementation, les exploitants français constituent des réserves financières dédiées (provisions) pour couvrir le coût futur de la gestion des déchets radioactifs induits par leurs activités", souligne EDF.

Mais la route est encore longue. Et le Technocentre ne fera sans doute pas l’unanimité. Entre transition industrielle, acceptabilité sociale et promesses environnementales, le projet cristallise ce que le nucléaire français produit de plus complexe : un avenir post-centrale, qui reste à construire… et à convaincre.

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