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Emme, un projet à 500 millions d’euros pour convertir du nickel et du cobalt en Gironde
Gironde # Chimie # Investissement industriel

Emme, un projet à 500 millions d’euros pour convertir du nickel et du cobalt en Gironde

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Emme, pour Electro Mobility Materials Europe, éponyme de l’entité bordelaise qui porte le projet depuis 2021, doit s’implanter aux portes du Médoc d’ici 2027. L’usine et le laboratoire dédiés à la transformation du nickel et cobalt, stratégiques pour les batteries de véhicules électriques, font l’objet d’une concertation publique préalable depuis le 24 mars.

Le projet Emme de conversion de cobalt et nickel est prévu sur 33 hectares de la zone industrialo-portuaire de Grattequina, sur les communes de Blanquefort et Paremuyre (Gironde) — Photo : JDS Architectes

Les fondateurs de la SAS Electro Mobility Materials Europe, basée à Bordeaux, ne lésinent pas sur les moyens pour voir aboutir leur projet à 500 millions d’euros. Officialisé lors du sommet Choose France 2024, Emme est prévu dans la zone portuaire de Grattequina, sur les communes de Parempuyre et Blanquefort en Gironde. Pour s’assurer de son acceptabilité, notamment par la population, l’entreprise multiplie les réunions. Ce 24 mars a débuté une phase de concertation préalable publique jusqu’au 15 mai.

Une première en Europe

Emme comprend une usine de transformation du nickel et du cobalt et un laboratoire de R & D. Ces métaux dits critiques sont nécessaires aux batteries installées dans la majorité des véhicules électriques. L’usine doit transformer ces métaux de l’état métallique - la seconde étape après l’extraction des mines - en état chimique (sel). Elle aurait une capacité annuelle de 20 000 tonnes de nickel et 3 000 tonnes de cobalt issues de 89 000 tonnes de sulfate de nickel et 9 000 tonnes de sulfate de cobalt. De quoi équiper 40 000 véhicules électriques ou hybrides soit 20 % du marché français en 2030.

Ces activités se réalisent aujourd’hui principalement en Chine et en Corée du Sud. Emme serait la première usine du genre en Europe. Sa construction (24 hectares de bâti et stockage sur 33 hectares) est prévue en 2026 et 2027 pour une mise en service en 2028.

Recycler les matières issues de batteries usagées

À la promesse de souveraineté, l’entreprise ajoute la vertu environnementale, avec une électricité moins carbonée et une technologie de pointe. Elle éviterait 1,6 million de tonnes de CO2 par an comparée à une production asiatique. Surtout, Emme prévoit l’introduction progressive des rebuts des gigafactories européennes et des "blackmass", les masses noires prétraitées extraites des batteries en fin de vie. "Nous pourrons introduire 10 % de blackmass dès 2030", promet Antonin Beurrier, l’un des cofondateurs et président de Emme. Ces blackmass sont un marché en elles-mêmes, au-delà de leur intérêt écologique. "La mine de demain ce sont les batteries d’aujourd’hui", résume Benjamin Enault, le directeur impact.

"La localisation en bord de fleuve est essentielle pour la praticité des opérations et la rentabilité du projet"

Des acteurs de poids viennent pourtant d’abandonner coup sur coup leurs projets de recyclage de batteries, tous prévus dans les Hauts-de-France : le canadien L-Cycle début janvier 2025, le français Eramet fin octobre 2024, et l’alliance Stellantis-Orano qui a fait marche arrière sans explication début octobre 2024. "Ils avaient besoin d’unités très grandes et d’un marché mûr à 30 000 ou 40 000 tonnes, analyse Antonin Beurrier. Or, le marché n’est pas encore mature. Notre modèle d’affaire est plus agile, à mesure que nos clients nous assurent un volume d’achat."

40 millions d’euros de surcoût pour montrer patte blanche

Electro Mobility Materials Europe a déjà revu la copie de ce qui deviendrait le 17e site Seveso seuil haut en Nouvelle-Aquitaine. Depuis sa genèse en 2021, "nous avons intégré un corridor écologique, abandonné le dioxyde de soufre et divisé l’emprise de moitié", cite Sylvie Dubois-Decool, la directrice générale. L’entreprise a aussi opté pour une concertation préalable sous l’égide de la Commission nationale de débat public. "Une démarche qui n’était pas obligatoire et qui ajoute huit mois de délai. Au total, ces modifications engendrent un surcoût d’environ 40 millions d’euros mais il est nécessaire d’être transparent et d’inspirer confiance", explique Antonin Beurrier.

Un emplacement stratégique pour une logistique maritime

Le choix de l’emplacement ne doit rien au hasard. D’une part, la région a attiré en raison des acteurs de la filière batteries déjà implantés (ACC, Saft, Orano, Solvay, Arkema…) et de sa politique régionale pro-industrielle martelée. Mais surtout, "la localisation en bord de fleuve est essentielle pour la praticité des opérations et la rentabilité du projet", justifie le président. Les volumes sont tels que le transport routier est exclu. "C’est pour cela qu’on a éliminé Lacq (dans les Pyrénées-Atlantiques, NDLR). Le rail aurait pu être compétitif, mais les matières proviennent de loin." L’approvisionnement viendrait de "grands groupes d’envergure internationale présents au Canada, en Scandinavie, au Brésil, en Indonésie et en Nouvelle-Calédonie".

20 %

Des alternatives avaient été étudiées ailleurs en Gironde à Ambès, Bassens et au Verdon ; toutes écartées pour diverses raisons. À ce stade et compte tenu des montants et du temps déjà engagés sur Parempuyre, le projet se fera là ou ne se fera pas, explique en substance le dirigeant, prêt néanmoins à de nouvelles modifications résultant des concertations.

200 emplois et des retombées économiques pour le territoire

"À terme, Emme créera environ 500 emplois dont 200 directs au sein de l’entreprise et 300 dans les entreprises partenaires locales", chiffre la société. Aux 500 millions d’impact sur l’activité locale pendant la construction, les porteurs du projet ajoutent le volume d’achats et de services et de consommables qu’ils estiment à 30 millions d’euros par an, et la contribution fiscale de l’ordre de 20 millions d’euros dont 12 millions d’impôts sur les sociétés et 5 millions d’euros de charges sociales.

L’usine Emme serait la première du genre en Europe — Photo : JDS Architectes

Financement et cofondateurs

Reconnu projet d’intérêt général d’envergure nationale par arrêté du ministère de la Transition écologique fin mai 2024, Emme bénéficie d’une "garantie projet stratégique" accordée par le ministère des Finances en mars 2024, d’un soutien de la Région Nouvelle-Aquitaine via le fonds Naco, et d’un pool bancaire français et international qui assure la moitié du financement.

L’actionnariat est détenu par la société d’investissement suisse KL 1 AG (majoritaire), les cofondateurs Antoine Beurrier (ancien cadre de Michelin, des groupes miniers Sandvik, Xstrata), Sarah Maryssael (directrice stratégie d’un groupe de lithium), Lucas Dow (président du géant minier australien Sanyona Lithium) et la firme d’ingénierie canadienne Hatch qui œuvre principalement dans les métaux (10 000 salariés). De nouveaux investisseurs sont attendus pour réduire la part de la dette bancaire.

Enfin une exploitation pérenne pour Grattequina

À cheval sur les communes de Parempuyre et Blanquefort, aux portes du Médoc, Emme doit s’établir au sein d’une zone de 230 hectares appartement au Grand Port maritime de Bordeaux. Un espace industrialo-portuaire aujourd’hui désert, en dépit d’un quai de 120 mètres de long réhabilité en 2011 et 2015 pour 14 millions d’euros (payés par l’Europe, les collectivités et le Grand Port maritime de Bordeaux), plusieurs fois promis à un avenir radieux mais toujours désespérément vide. Il devait tantôt transporter des pâles d’éoliennes pour le compte d’EADS, puis des granulats moyennant un renforcement - effectué - du quai pour les charges lourdes. Mais les projets ont avorté. Sa seule activité aujourd’hui est l’accueil de temps à autre de paquebots aux mats trop hauts pour rejoindre Bordeaux Centre.

Emme marquerait un premier retour à la vie de ce lieu qui, au début du XXe siècle, servait à l’accueil de charbon anglais et à l’export de bois des Landes.

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