Il nous faut les décors pour tout de suite, maintenant ! » Pas pressé, regard sur la montre, réactivité à toute épreuve... travailler pour le cinéma nécessite des talents d'équilibriste. Les entreprises qui ont collaboré avec l'équipe du film " Dunkirk " (ndlr : un film de guerre retraçant l'opération Dynamo qui s'est déroulée, à Dunkerque, entre mai et juin 1940 : l'évacuation de plus de 340.000 soldats alliés) évoquent une même contrainte : des délais serrés.
Le Malo des années 40
Ainsi, Entrepose Échafaudages a réalisé de nombreux décors en bois, tant sur la jetée de Malo qu'au niveau de la façade du Kursaal transformée en usine des années 40. DV Distribution, à Guines, a fourni pour 200.000 ? de bois, servant notamment au décor de la place du Centenaire. Mais aussi Gedibois Eurobois à Cappelle-Brouck, Nicodem pour la ferraille ou encore Lejeune Distribution et Prometa PR pour la peinture. À Grande-Synthe, la société ADS, spécialisée dans la chaudronnerie industrielle et qui appartient au groupe Cèdres Industries de Bondues, a travaillé sur des structures métalliques. Dans l'atelier, la base d'une épave a trôné parmi les réalisations : 17 mètres de long sur 5 mètres de large pour ce bateau destiné à être immergé. « Nous leur avons commandé des volumes conséquents. La structure habillée du bateau à échelle réduite, c'est une facture de 17.000 € HT par exemple. L'entreprise ADS a aussi réalisé plus de 300 poteaux métalliques et des éléments d'assemblage sur la jetée », fait savoir Stéphane Cressend, Art Director France pour Peninsula Film, prestataire de la Warner.
Hollywood, « un client comme les autres »
« La période d'activité étant calme, fournir l'équipe de Christopher Nolan n'a pas nécessité d'emplois complémentaires ou de réorganisation. Nous avons traité ces commandes comme l'on traite tous nos clients. Travaillant dans la maintenance, on a l'habitude de la réactivité. En ce qui concerne le milieu maritime, en tant que prestataire du Port de Dunkerque, nous maîtrisions aussi les risques et les contraintes d'ouvrages posés en mer », fait savoir Jean-Marc Derycke, directeur technique commercial pour ADS. L'entreprise de Grande-Synthe a touché environ 100.000 € de commandes sur le tournage, sans compter le démontage à venir des structures installées, une fois les caméras remballées. « L'équipe s'est dite satisfaite de l'écoute et des moyens mis en oeuvre par les entreprises dunkerquoises. Mais pour notre activité, ça reste marginal. On ne pourra pas se servir de cette expérience comme d'un argument commercial par exemple, c'est complémentaire », ajoute Jean-Marc Derycke qui s'est tout de même vu proposer d'autres contrats de ce type pour le compte de la société parisienne Peninsula Film, prestataire de la Warner. « Les prix sont tellement compétitifs par rapport à ce qui se fait dans la région parisienne qu'on envisage de travailler avec plusieurs boîtes locales pour des productions à Paris », renchérit Stéphane Cressend. Selon Peninsula Film, ce sont près de 800.000 € qui ont été investis en matériaux et prestations des entreprises, uniquement pour le département décors. Dans ce budget, entre 200.000 et 250.000 € ont été attribués à Salti pour la location des nacelles servant notamment aux caméramans. Eiffage, qui a géré l'assistance à la pose de l'estaquage sur la jetée, s'est aussi assuré une belle commande : 485.000 € pour les différentes prestations, dont l'installation de 19 éléments de 7,5 tonnes sur la jetée.
Connectique et logistique
Hormis les décors, l'équipe de tournage a fait appel à d'autres compétences locales. Le film a nécessité des besoins exigeants en matière de connectique aussi. La société dunkerquoise ESI4U a su faire le poids, dans ce domaine, face aux géants de l'accès internet et de la téléphonie. « Les Américains sont arrivés dans notre bureau avec des problématiques de débit bien précises ; il fallait alimenter les bâtiments de production, les lieux de tournage et les lieux de vie. Nous avons été choisis pour notre rapidité d'action et l'offre technique proposée. Là où les grands opérateurs demandaient 8 à 10 semaines de délai, nous avons fait le job en 3 jours », explique Antoine Lheureux, dirigeant de ESI4U, qui co-travaille avec toute l'équipe de production depuis décembre. « Nous avons ainsi connecté 1.000 personnes en simultané et équipé 300 personnes avec des serveurs téléphoniques, ils voulaient des lignes sécurisées... C'est pire que l'organisation d'une grande boîte, avec un petit côté secret d'État en plus », sourit Antoine Lheureux. Si pour la plupart des entreprises, cette participation au tournage est une première, il n'en est rien pour ESI4U. « Il y a de nombreux tournages dans la région et nous nous faisons un nom dans le domaine. La société dispose désormais d'un bâtiment pré-équipé et d'un point d'émission radio pour de l'hertzien, capable de couvrir tout Dunkerque. On connaît une vingtaine de locaux régulièrement demandés par les metteurs en scène, comme l'AP2 ou le Kursaal. Quand il faut tirer des fibres optiques dans ces bâtiments, on y est déjà présent. »
Le cinéma, un secteur porteur
La société a ainsi travaillé sur les tournages de la série Le Baron Noir ou encore le film La Tête Haute. Dunkirk représente 10 % du chiffre d'affaires d'ESI4U et un éclairage médiatique indéniable. Les retombées étaient tellement attendues que le dirigeant n'a pas hésité à investir 50.000 € en équipements de réseaux au démarrage du projet : « on peut raisonnablement dire que nous avons désormais le plus gros parc d'équipement à la location au Nord de Paris ». L'activité autour de Dunkirk, et plus généralement celle qui concerne le cinéma, a d'ailleurs généré l'emploi d'un commercial pour libérer une partie de l'effectif sur ce projet. « Nous avons un technicien qui travaille pour Nolan la moitié de son temps. Si les tournages se pérennisent, ça deviendra un secteur porteur pour nous », précise Antoine Lheureux. Dans les coulisses, une autre entreprise régionale a oeuvré au terrassement, à la manutention et au transport des éléments de tournage : la société Dambricourt, basée à Millam, pour un chiffre d'affaires de 100.000 € environ, soit près de 6 % de son chiffre d'affaires. Cette société de 15 personnes n'a pas dû se réorganiser outre mesure pour le film de Christopher Nolan. Étant dans une période calme elle a, au contraire, tiré bon parti de ces contrats. « Lors d'une scène sur la digue du Break, nous avons déplacé un bateau sur le sable puis dans l'eau. Les soldats montent à bord de ce bateau échoué et se font mitrailler par les Allemands. Sauf que les scènes sont répétées des dizaines de fois et que la mer monte, on a dû déplacer le bateau au fur et à mesure des marées », explique Guy Dambricourt qui a également oeuvré à créer une digue en draguant du sable pour cacher l'enrobé et les restaurants de la digue malouine.
Plusieurs entreprises de la région, notamment dans le Dunkerquois, ont travaillé pour la superproduction hollywoodienne Dunkirk. Décors, manutention, connectique mais aussi hôtellerie et restauration : c'est un pan de l'économie locale qui a fait son cinéma.