Alors que la construction de logements sociaux ralentit au niveau national, le Grand Est fait figure d’exception. La situation est paradoxale. "En France, les agréments pour logements sociaux sont en recul depuis 2023. Mais dans le Grand Est, les chiffres ne suivent pas cette courbe descendante", explique Valérie Fournier, présidente de la Fédération ESH. "Le territoire compte aujourd’hui 236 000 logements sociaux et intermédiaires, et près de 4 500 demandes d’agrément sont actuellement en cours. Plus de 1 200 logements sont en rénovation, dans le cadre d’un plan d’engagement régional chiffré à 400 millions d’euros, soit près de 200 000 euros par logement engagé" complète Didier Poussou, directeur général de la Fédération.
Une feuille de route a été signée en février 2025 entre l’État et les Entreprises sociales pour l’habitat (ESH), qui gèrent la moitié du parc locatif social. Ces dernières assurent 60 % des investissements dans le secteur. Le reste est porté par les bailleurs publics comme les acteurs institutionnels ou directement les collectivités.
Une tension forte dans les métropoles transfrontalières
Portée par des dynamiques transfrontalières et des métropoles tendues, la région doit toutefois répondre à une demande en forte hausse. Les ESH soulignent en effet le caractère attractif du Grand Est.
Avec la plus longue frontière de France, la région subit des effets directs de la proximité avec la Suisse, l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg.
En Lorraine, les agglomérations de Metz et surtout de Thionville connaissent une flambée des prix sous l’effet des 150 000 frontaliers qui franchissent chaque jour la frontière vers le Luxembourg. Le rapport offre-demande est alarmant : cinq demandes pour un logement. Dans le sud de l’Alsace, à Saint-Louis, la proximité avec Bâle fait grimper le foncier à des niveaux incompatibles avec la construction classique de logements sociaux.
"À Strasbourg, la situation est critique : 30 000 demandeurs sont enregistrés, sur un total de 55 000 en Alsace", enchaîne Damien Tourneur, directeur général de DOMIAL, filiale d'Action Logemet. Le stock régional atteint 142 000 demandes, avec une hausse annuelle de 6 %, toujours non endiguée. À ce rythme, il faudrait dix ans pour absorber la file d’attente, sans même anticiper les nouveaux entrants.
Une montée en puissance de l’offre intermédiaire
Face à cette pression, la demande évolue. Les ESH observent une forte croissance des demandes pour des logements dits "intermédiaires" — une catégorie située entre le parc social classique et le marché privé. Ces logements s’adressent aux ménages aux revenus trop élevés pour accéder au logement social, mais insuffisants pour se loger à prix de marché dans les zones tendues. Ils bénéficient de loyers encadrés, mais plus élevés que ceux du logement social, avec des conditions d’accès plus souples.
La construction reste néanmoins contrainte : le prix de sortie est plafonné à 2 400 euros le mètre carré clé en main pour rester dans les ratios imposés. Les ESH appliquent une décote de 15 % sur le prix d’achat du foncier pour tenter de rendre les opérations viables, mais cela ne suffit pas toujours à compenser les hausses de coûts.
Une performance énergétique à saluer
Côté qualité, le parc locatif régional tire son épingle du jeu : 78 % des logements sont classés A, B, C ou D sur l’échelle énergétique. 13 000 euros par logement sont mobilisés en moyenne pour les rénovations thermiques — un effort significatif dans le contexte budgétaire actuel, mais insuffisant pour massifier à grande échelle.