Fos-sur-Mer
Comment l’arrivée des gigafactories va changer le visage de Fos-sur-Mer
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Comment l’arrivée des gigafactories va changer le visage de Fos-sur-Mer

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Après quarante années d’immobilisme, la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer connaît un large engouement. Quatre projets visant à décarboner l’industrie, représentant près de 15 milliards d’investissement, sont en cours. Même s'il reste une série d'incertitudes à lever.

La zone dite du Caban, dans la Zip de Fos. Au premier plan les installations de KemOne et sur la gauche les terrains où devraient s’implanter les projets GravitHy et Carbon — Photo : 4vents.fr - GRANDEMANGE Dominique

GravitHy, H2V, Carbon, Néocarb. Quatre projets industriels d’envergure sont actuellement en cours sur les terrains du Grand port maritime de Marseille, dans la zone industrialo portuaire (Zip) de Fos-sur-Mer. Des milliards d’euros d’investissement et des milliers d’emplois sont ainsi annoncés pour ces projets industriels, qui visent notamment la production d’énergie décarbonée, et qui pourraient entraîner, à moyen terme (horizon 2030) un bouleversement de l’écosystème.

"La Zip de Fos-sur-Mer pourrait devenir le grand pôle de développement du territoire pour les cinquante prochaines années", annonce ainsi Philippe Korcia, président de l’Union Pour les Entreprises (UPE) des Bouches-du-Rhône. À condition toutefois que l’ensemble des conditions soient favorables à leur installation. Car, depuis près de quarante années, aucun dossier d’envergure n’est venu changer le paysage résolument industriel de ces terrains situés à l’ouest du département des Bouches-du-Rhône, entre Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône.

Aménagement brutal

Des sites aux allures de bout du monde, à quelques kilomètres du delta de la Camargue et, en quelque sorte sacrifiés depuis 1965 à l’activité industrielle par un " État stratège ", dans le cadre d’un aménagement aujourd’hui qualifié de " brutal " par Régis Passerieux, sous-Préfet de l’arrondissement d’Istres.

C’est en 1968 que le port autonome de Marseille, créé en 1965, a inauguré ce que l’on nomme les Bassins Ouest, en opposition aux Bassins Est, bassins historiques situés dans le centre-ville de Marseille. La création ex nihilo de cette zone industrialo- portuaire à l’ouest de Marseille figure parmi les grandes réalisations de la politique d’aménagement du territoire conduite par la Datar, mais, depuis les années 1970, les industries ont en quelque sorte vécu en silo, réinvestissant régulièrement, mais coupées de leur environnement et de la population. "Ces industries, liées à la chimie, la pétrochimie ou la sidérurgie devraient désormais connaître un déclin inéluctable, comme le charbon en son temps ", poursuit le sous-Préfet, qui met toutefois en garde de veiller à l’acceptabilité des nouveaux projets.

2e zone la plus polluante de France

Ce dernier rappelle la mésaventure de l’usine Satys, classée Seveso, qui devait s’installer à Marignane et dont le projet a été abandonné pour cause de protestation de la population. Plus récemment, à Fos-sur-Mer, mais sur les terrains de la commune, un projet de parc photovoltaïque flottant, sur les étangs de Lavalduc et de l’Engrenier, mené par la société HyVence a été également repoussé par la fronde des riverains.

"Il ne sera pas possible de se passer de décarbonation. Si nous les ratons, les projets annoncés se feront simplement ailleurs, en France ou en Europe"

Dans cette logique d’acceptabilité, a été créé un "Lab territorial Industrie", afin d’élaborer une vision pour 2040. L’ensemble, Zip de Fos-sur-Mer et territoire de Gardanne Meyreuil, constitue aujourd’hui la deuxième zone la plus polluante de France après Dunkerque. 50 % des émissions industrielles de l’Hexagone en sont issues.

"Le train ne passe pas trois fois"

Pour le président de la CCI Aix-Marseille Provence, Jean-Luc Chauvin, l’enjeu est clair. " Le train ne passe pas trois fois. Il est déjà passé pendant les années 1970 et il est en train de se présenter une seconde fois, il n’est pas possible de la rater. Sinon, au lieu des 30 à 50 années de croissance espérées, nous nous engagerons dans la décroissance et ce sera fini, prévient-il. Car il ne sera pas possible de se passer de décarbonation. Si nous les ratons, les projets annoncés se feront simplement ailleurs, en France ou en Europe."

Aujourd’hui, dans le cadre de la réindustrialisation de la France voulue par le président Macron, l’indépendance énergétique est également clairement l’enjeu des métamorphoses annoncées à l’ouest de l’Étang de Berre.
Mais de quel train parle-t-on vraiment ?

Une dizaine de milliards d’euros d’investissement devraient ainsi être réalisés au travers de quatre projets majeurs, dont les plannings se chevauchent et s’étirent, entre études et travaux, jusqu’en 2030. Une échéance proche qui intensifie les enjeux.

Carbon compte créer 3 000 emplois dans le photovoltaïque

Le plus avancé est celui de l’entreprise lyonnaise Carbon, qui envisage la construction de la plus grande usine de production de panneaux photovoltaïques d’Europe. Et qui a déposé son permis de construire en mars dernier, après une phase de concertation préalable qui s’est déroulée à l’automne 2023. Un projet estimé à 1,6 milliard d’euros qui devrait créer 3 000 emplois industriels directs.

"Carbon veut construire le leader européen de l’industrie photovoltaïque, en mettant au cœur de sa stratégie la durabilité, la compétitivité et l’innovation, et en déployant le seul projet européen garantissant une entière souveraineté industrielle ", déclare Nicolas Chandellier, directeur général de l’entreprise. Celle-ci prévoit d’implanter 210 000 m² de production sur un site de 45 hectares. L’usine a également l’ambition d’être par ailleurs 100 % électrique.

L’usine, dont la mise en service est envisagée pour 2026, devrait produire environ 10 millions de panneaux solaires (dont la capacité de production d’électricité équivaut à une centrale nucléaire, NDLR), destinés au marché français. "Nous intégrons l’ensemble de la production du panneau, à partir de polysilicium que nous importerons d’Allemagne, de Chine ou d’Indonésie. Notre objectif est de fabriquer sur place 40 % des panneaux qui seront produits à Fos-sur-Mer", détaille Jérôme Marchais, directeur construction et coordination du projet, qui souligne alors l’importance de se positionner dans la Zip de Fos-sur-Mer.

La future usine de la société Carbon produira des panneaux photovoltaïques pour le marché français. L’obtention du permis de construire est envisagée pour janvier 2025 — Photo : D.R.

"Nous aurons bien sûr également besoin de verre ou de cadres en alu. Les trafics import sont essentiels d’où notre installation dans la zone dite Caban Sud, à proximité du terminal minéralier et de la darse 2 du port de Marseille", ajoute-t-il.

En parallèle l’entreprise vient de signer avec la Métropole Aix-Marseille un bail à construction sur un terrain de 13,9 hectares à Istres afin d’implanter un Carbon Lab pour sa recherche et développement. 33 millions d’euros vont être investis dans ce projet qui créera 200 emplois supplémentaires. "Un cinquième de notre production va concerner des panneaux à forte valeur ajoutée qui nécessite de la R & D. Ce projet d’implantation représente beaucoup de challenges, mais le plus crucial, c’est le temps. Parvenir à faire le chantier dans le temps voulu et recruter les collaborateurs", précise-t-il encore.

L’obtention du permis de construire de l'usine est ainsi envisagée pour janvier 2025 . Côté financement, Nicolas Chandellier a rappelé que la moitié de l’enveloppe de 1,6 milliard d’euros sera financée par de la dette. Un quart viendra ensuite de subventions et les 400 millions restant seront issus de capitaux privés, dont les actionnaires fondateurs de Carbon et la compagnie maritime CMA CGM, via son Fonds Énergies, dont l’objectif est d’accélérer la transition énergétique en vue d’atteindre le zéro carbone à l’horizon 2050.

GravitHy veut réduire le bilan carbone de l’acier

Second projet d’envergure à prévoir de s’installer, GravitHy, qui, pour un investissement de 2,2 milliards d’euros, vise à décarboner la production d’acier et dont la mise en service est prévue pour le début 2028.

Le projet de GravitHy s’étend sur 74 hectares et vise à décarboner la fabrication d’acier — Photo : D.R.

L’entreprise a achevé en janvier 2024 la phase de concertation préalable et envisage de déposer son permis de construire à l’été 2025.

Le projet de l’entreprise GravitHy, créée en 2022, s’étend sur une parcelle de 74,6 hectares, voisine de celle de Carbon et vise une clientèle de sidérurgistes auxquels elle va proposer du fer, dit réduit, débarrassé de toute trace de carbone . 2 millions de tonnes de fer réduit devraient ainsi être produites annuellement, en utilisant près de 120 000 tonnes d’hydrogène bas carbone, en remplacement du gaz naturel fossile. "Une tonne d’acier, c’est 2,5 tonnes de CO2", confie Alice Vieillefosse, directrice de la croissance de GravitHy, dont le projet prévoit d’économiser 4 millions de tonnes de CO2.

L’installation à Fos-sur-Mer, permettra à l’entreprise, qui va importer d’importantes quantités de minerai de fer, de se connecter par convoyeur au terminal minéralier voisin. Et lui permettra également de se retrouver aux portes de deux clients potentiels, les sidérurgistes ArcelorMittal et Ascométal, récemment repris par le groupe italien Marcegaglia. Le site emploiera 500 emplois et l’entreprise finalise actuellement une levée de fonds de 60 millions d’euros qui devrait l’amener jusqu’à la décision finale d’investissement à la mi-2026.

Deux projets pour décarboner les carburants

Les deux autres projets portés par H2V/Hy2gen et Elyse, sont quant à eux consacrés à la production d’e-carburant destiné aux secteurs maritimes et aériens. Le dossier mené par le consortium réunissant les entreprises H2V et Hy2Gen s’installera sur 40 hectares et envisage la production dans un premier temps d’e-methanol pour l’industrie maritime et, ensuite, sur la base de ce e-methanol, la production d’e-Saf (electro-Sustainable Aviation Fuel), carburant destiné au secteur aérien.

Une demande importante du secteur aérien

"À court terme, nous voyons aujourd’hui plus de demandes d’e-Saf que d’e-methanol. En effet, début 2030 va s’imposer aux compagnies aériennes l’obligation d’utiliser 1,2 % d’e-Saf dans leur approvisionnement", indique Alexis Martinez, directeur général d’H2V. Ce dernier annonce un début de production estimé en 2030 en phase avec la démarche de réduction de l’émission de gaz à effet de serre du secteur aérien.

Dans le domaine maritime, les obligations ne s’imposeront réellement que plus tard à horizon 2040. "Les compagnies ont en outre déjà mis en place des outils pour décarboner, comme les navires au GNL ", indique Alexis Martinez. H2V envisage 200 salariés au démarrage et un investissement global chiffré à un milliard d’euros.

Certains business models restent encore à inventer

Une somme que le dirigeant considère comme réaliste : "À partir du moment où nous prendrons la décision finale d’investissement, le projet sera "dérisqué". Il s’agira donc simplement de financer la construction d’une usine et nous trouverons des capitaux sans difficulté". Reste à valider un projet où il existe encore des incertitudes sur les procédés et un modèle d’affaires à inventer. "Les clients finaux seront-ils des compagnies, des traders en carburant, des aéroports… L’histoire est à écrire…", confie Alexis Martinez. L’emplacement de Fos, en revanche, ne fait pas débat. "D’ici, nous pourrons approvisionner par pipelines un large éventail d’aéroports dans le quart sud-est de la France", ajoute-t-il.

"Pour décarboner le port, il faut décarboner l'industrie et ces quatre projets sont parfaitement en ligne avec cette logique"

La production envisagée par H2V, 50 000 tonnes, représente environ 1/6e des besoins annuels d’e-Saf en France. De son côté, la société lyonnaise Elyse Energy porte depuis deux ans le projet Néocarb, qui, sur 51 hectares, envisage la production d’e-carburant en plusieurs phases, selon le même principe qu’H2V. D’une part le maritime et d’autre part, l’aérien. Objectif : 100 000 tonnes d’e-méthanol. L’investissement est lui aussi évalué à un milliard d’euros et devrait contribuer à la création d’une centaine d’emplois directs et de 500 emplois indirects. La décision finale d’investissement n’interviendrait qu’en 2027 pour une mise en service industrielle en 2030.

Générer du trafic pour le port de Marseille

Autant de projets qui intéressent en premier lieu le port de Marseille. "Nous cherchons à installer des activités industrielles qui engendrent des trafics. C’est le cas de GravitHy avec ses besoins en minerai ou de Carbon qui va engendrer des volumes de conteneurs…", confie Rémi Costantino, directeur général adjoint du port de Marseille-Fos.

Pour les projets H2V/Hy2Gen et Néocarb, c’est la capacité à pouvoir proposer à terme du e-méthanol à la filière maritime qui motive le port. "Notre bilan carbone a en outre fait ressortir que notre contribution à l’émission de CO2 est principalement liée à l’industrie. Pour décarboner le port, il faut décarboner l’industrie et ces quatre projets sont parfaitement en ligne avec cette logique, détaille Rémi Costantino. Leur présence va permettre de créer des infrastructures importantes, comme la ligne électrique aérienne de 400 000 volts entre Jonquière-Saint-Vincent, au nord de Beaucaire, dans le Gard, et Fos-sur-Mer, qui sera également indispensable pour que d’autres industriels déjà implantés améliorent également leur empreinte carbone ".

Amener l’électricité à Fos, le point sensible du dossier

Cette ligne de 400 000 volts constitue pour l’instant le sujet le plus sensible du projet. Son coût estimé est de 300 millions d’euros et sa mise en service, envisagée pour 2028. Mais les 65 kilomètres de ligne sur 180 pylônes ne sont pas du goût des riverains et la concertation publique de juin dernier, qui proposait deux tracés, a engendré une forte mobilisation et de fortes tensions. La RTE rappelle toutefois que l’enfouissement de la ligne prendrait davantage de temps et coûterait deux à trois fois plus cher que la solution aérienne. "Dans tous les cas, cette ligne est nécessaire ", souligne le sous-Préfet Passerieux. "D’ici à 2030, les besoins électriques de la région Sud devraient doubler", ajoute-t-il, avançant comme raisons la transformation des usages (voitures électriques, pompes à chaleur…), le développement des data centers ou encore le raccordement électrique des navires à quai.

La décarbonation nécessaire des activités passera en effet par un recours plus important à l’électricité. "Dans les projets à venir dans la Zip, tout tourne autour de l’hydrogène. Il est donc essentiel de pouvoir disposer d’eau et d’électricité. L’eau nous l’avons grâce à la Durance, mais l’électricité fait défaut…", rappelle de son côté, le président de la CCI Aix-Marseille, qui partage son inquiétude. "Pour la ligne 400 000 volts il faut aller très vite. Or, le tracé définitif reste à définir. Je ne suis pas rassuré. Le temps perdu ne se rattrape jamais, d’autant qu’entretemps les opposants se structurent. Une fois de plus dans ce territoire nous ne parvenons pas à jouer collectif. À Dunkerque, ils ont la ligne 400 000 volts ", rappelle-t-il.

Des infrastructures routières en question

Et de souligner par ailleurs que la desserte routière de la zone Caban-Tonkin où vont s’installer les quatre projets, n’est desservie que par une seule route départementale, la D268, déjà largement encombrée par le trafic conteneurs se rendant ou sortant du terminal à conteneurs du port de Fos. "Nous avons le seul port qui ne soit pas relié directement à une autoroute. Il faut vraiment se mobiliser ! ", avertit-il.

Alimentation électrique, desserte routière, à ces enjeux s’ajoute celui du logement. Pour ne rien simplifier, trois PLUi (plan local d’urbanisme intercommunal), qu’il faut rendre cohérents, sont concernés par le territoire. La métropole Aix-Marseille assure se mobiliser sur ces dossiers.

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