Pourquoi diable CNR (Compagnie Nationale du Rhône) va-t-elle déplacer son projet OH2 de Pierre-Bénite plus au sud de la vallée du Rhône ?
En 2022, l’énergéticien lance son projet d’électrolyseur pour la production d’hydrogène vert à proximité de son usine hydroélectrique de Pierre-Bénite. L’idée est de contribuer à la décarbonation de la vallée de la chimie en fournissant notamment le spécialiste de la pile à combustible Symbio et Hympulsion, le consortium qui développe des stations de distribution d’hydrogène pour la mobilité en Aura.
Les raisons d’un ajournement
Sauf que, début 2024, la réglementation européenne modifie la "définition de l’hydrogène vert". "Il fallait impérativement que l’électricité produite passe par le réseau public or, pour optimiser les coûts et la traçabilité, notre projet le faisait transiter par la centrale de Pierre-Bénite", raconte Frédéric Storck, directeur transition énergétique et de l’innovation de CNR (1 519 salariés). Résultat, l’hydrogène produit ne pouvait plus bénéficier du label "vert" mais aurait été simplement qualifié de "bas carbone".
Un autre argument milite en faveur du déplacement du projet : en raison du PPRT (Plan de Prévention des Risques Technologiques) local, l’implantation de la production d’hydrogène sur la parcelle de Pierre-Bénite obligeait à créer un pipeline sous le Rhône pour acheminer l’hydrogène jusqu’aux clients de la vallée de la chimie. Ce qui engendrait un surcoût important.
Enfin, en juillet 2022, le spécialiste de la pile à combustible Symbio décide d’investir dans son propre électrolyseur. Il n’y avait donc plus nécessité de produire l’hydrogène au plus près de Symbio qui devait être raccordé par canalisation.
S’adosser à la canalisation Hy-Fen
CNR décide donc de lever le camp. "Nous recherchons un nouvel emplacement entre Lyon et Valence avec la même ambition de produire de l’hydrogène vert pour la mobilité lourde et l’industrie", reprend-il. CNR espère avoir sécurisé le foncier et les clients (raffineries, cimenteries, sidérurgie, etc.) d’ici début 2026, avec un horizon de mise en service en 2028.
L’idée est de s’implanter à proximité de la future dorsale de l’hydrogène Hy-Fen de Natran (ex GRT Gaz). "Cette canalisation majeure va nous offrir de nouveaux débouchés et permettra d’accroître la taille de l’électrolyseur à horizon 2030", ajoute-t-il.
Ce premier "super pilote" d’une puissance de 10 MégaWatt représente un investissement compris entre 20 et 30 millions d’euros. "Nous espérons qu’il s’agit du premier d’une longue série car la Vallée du Rhône peut contribuer à l’alimentation en hydrogène de la zone de Fos-sur-Mer dans les Bouches-du-Rhône où la demande est potentiellement forte".
Quel soutien de l’État ?
Reste que le prix de l’hydrogène vert reste plus de 50 % plus élevé que celui du gris. "Des milliards ont été promis par l’État au début des années 2020 mais les mécanismes de soutien à la filière ne viennent pas", regrette Frédéric Storck, qui estime que ce premier électrolyseur ne sera pas rentable mais sera "une contribution à la décarbonation via l’hydrogène".
Décarboner, et aussi stocker les ENR, grâce à l’hydrogène, notamment grâce au projet Hypster de stockage en cavités salines à Etrez (Ain). L’idée est de convertir cette électricité verte en hydrogène, qui, lui, se stocke. Car pour le moment la filiale du groupe Engie et de CDC injecte directement sa production sur le réseau. Une situation qui nuit à la rentabilité de l’activité de CNR. "Depuis deux ans, il arrive qu’on ne perçoive rien ou même que l’on doive payer pour injecter notre électricité", se désole Frédéric Storck.