Le géant américain spécialisé dans la conception et la fabrication d'instruments scientifiques Bruker (3 Md€ de CA) vient de prendre une participation minoritaire et d'injecter 20 millions d'euros par augmentation de capital dans la société de recherche sous contrat strasbourgeoise NovAlix (30 M€ de CA en 2023, 43 attendus pour 2024 ; la holding est domiciliée à Kehl, de l'autre côté du Rhin). Nouvel actionnaire, il entre ainsi à son capital à hauteur de 30 %. Une opération qui devrait permettre à l'alsacien, sous-traitant spécialisé dans la recherche et le développement externalisés de médicaments pour des biotechs ou de groupes pharmaceutiques, de passer un cap et d'accélérer son développement sur le marché américain.
Une levée de fonds avortée
Trois ans après l'accord conclu avec le groupe pharmaceutique Janssen en 2021, les trois associés à la tête de la société de recherche sous contrat strasbourgeoise, Stephan Jenn, Denis Zeyer, Christophe Dubost, peuvent être soulagés. L'épisode d'une précédente levée de fonds avortée de 15 millions d'euros, en 2022-2023, n'est plus qu'un mauvais souvenir. A posteriori, Stephan Jenn s'explique assez bien les raisons de cet échec. L'accord avec Janssen, celui avec Sanofi à Strasbourg puis Galapagos - trois opérations menées tambour battant - n'ont selon lui pas été de nature à rassurer les candidats. "Nous avions échangé la gratuité d'actifs contre des contrats pas très rémunérateurs et, forcément, ça se ressentait dans nos caractéristiques de performance financière. Or, les fonds de private equity cherchent des mécanismes de LBO. On ne correspondait pas aux critères", explique-t-il.
Car, pour croître, NovAlix a sa recette. Elle lui a été inspirée par un événement qui a laissé à son président "un goût amer", dit-il : "En 2014, j'avais connu un processus qui aurait pu changer notre trajectoire. Quand Sanofi s'est séparé de son site de Toulouse, c'est finalement une autre biotech, l'autrichien Evotec qui l'a remporté. Et cette opération les a transformés. Ils ont récupéré 200 collaborateurs financés pendant 5 ans par Sanofi. C'était un deal à 250 millions d'euros".
"Nous avons grandi et acquis des compétences sans moyens. Nous reprenions le personnel en contrepartie de contrats sous-margés."
Que ce soit dans le cadre de la reprise du site de Janssen dans l'Eure et de ses chimistes médicinaux, la reprise de l'ancien site strasbourgeois de Sanofi par sa holding, l'intégration de ses pharmacologues et biologistes, puis celle du pôle R & D de la biotech belge Galapagos, le mécanisme opéré par NovAlix était toujours le même. "Nous avons grandi et acquis des compétences sans moyens. Nous reprenions le personnel en contrepartie de contrats sous-margés", rapporte le dirigeant. Une technique qui a permis à la société de basculer dans le giron des ETI : elle revendique aujourd'hui 430 collaborateurs (dont 130 à Strasbourg) pour 30 millions de chiffre d'affaires réalisé en 2023, 43 attendus pour 2024… En ayant bénéficié de subventions (dont le chiffre n'est pas divulgué), et levé seulement 2,6 millions d'euros en 20 ans auprès d'un cercle restreint. Avec la croissance, "la difficulté, nous le savions, allait être de recommercialiser toutes ces compétences", rapporte Stephan Jenn.
Un projet qui séduit Bruker
En 2023, la levée de fonds avortée oblige les trois associés à se repositionner. "Nous avons alors fait le choix de nous ouvrir aux partenaires stratégiques", dit-il. La collaboration existante avec le fournisseur d'instruments scientifiques Bruker, dont le siège français est implanté dans le nord de l'Alsace à Wissembourg, fait pencher la balance. "Nous connaissions déjà bien Bruker, ils sont germano-suisse-américain et ça nous va très bien. Ils ont une obsession technologique qui nous convient", ajoute Stephan Jenn. Le spécialiste de la résonance magnétique nucléaire possède de sérieux atouts qui attisent les convoitises de NovAlix qui veut jouer dans la cour des grands sa carte de "spécialiste de la biophysique". Son projet de création d'Institut de Biophysique pour la Recherche Biomédicale sur le site de Sanofi, évalué à 20 millions d'euros, a séduit l'américain Bruker.
Les fondateurs restent majoritaires
Au cours de la négociation, Frank Laukien, le président de Bruker, a par ailleurs accepté "qu'une partie de l'enveloppe serve à racheter des titres pour nous sécuriser financièrement", rapporte Stephan Jenn. Aux termes de l'opération, les trois associés restent majoritaires au capital. Ils détenaient 85 % des parts avant l'opération, ils en conservent 61 % après. "Compte tenu de la valorisation, des synergies industrielles que nous avons avec eux, l'alignement intellectuel extrêmement puissant sur la vision de l'évolution de ce secteur que nous partageons, il était normal que le deal se fasse avec eux", estime Stephan Jenn.
Une porte d'entrée grande ouverte sur le marché américain
Avec son nouvel actionnaire à ses côtés, NovAlix peut se prendre à rêver d'Amérique. "Bruker va nous donner une capacité de projection mondiale notamment sur le marché américain. C'est un appui considérable car nous n'y réalisons que 11 % de notre chiffre d'affaires alors que l'ensemble de nos concurrents y délivrent plutôt entre 40 et 70 % de leur chiffre d'affaires", convient Stephan Jenn.
La feuille de route semble toute tracée. À la filiale du Delaware, créée en 2019 "moins pour des raisons fiscales que de droit", dit son président, NovAlix envisage d'ouvrir sous 18 mois un laboratoire dans la périphérie de Boston cette fois-ci, centré autour d'activités confidentielles liées à la biophysique et l'automation en chimie. D'ici le printemps 2025, NovAlix prévoit une croissance qui l'amènera à dépasser les 500 salariés.