À 5 heures du matin, les allées du Marché d’intérêt national de Nantes sont déjà en pleine effervescence. Entre les palettes de melons, de tomates, de pastèques ou de cerises, les préparateurs de commandes s’activent et les acheteurs négocient directement avec les grossistes. Ici, aucun prix n’est affiché : la discussion, la quantité commandée et la relation commerciale font encore partie du métier. Les clients viennent de tout le Grand Ouest, de Brest à La Rochelle, pour approvisionner marchés de plein vent, restaurants, commerces alimentaires, grandes surfaces ou collectivités.
200 000 tonnes de marchandises
Sur ses 20 hectares à Rezé, le deuxième marché de gros alimentaire français après Rungis accueille environ 120 entreprises et jusqu’à 1 400 salariés. Plus de 200 000 tonnes de marchandises y transitent chaque année, pour un chiffre d’affaires cumulé estimé à 440 millions d’euros. La Société d’économie mixte du MiN Nantes Métropole (SEMMINN), qui exploite le site, réalise pour sa part un peu plus de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires et emploie 20 salariés. Onze travaillent sur le terrain, dont huit directement au centre de tri.
Car derrière l’agitation commerciale, une seconde mécanique se met en route. Des agents parcourent les quais avec de petites remorques, échangent les bacs pleins contre des contenants vides et récupèrent cartons, cagettes, palettes, plastiques, polystyrène ou déchets alimentaires. Le MiN génère chaque année environ 2 000 à 2 200 tonnes de déchets. Pourtant, aucun ne finit désormais enfoui.
Depuis le déménagement du marché de l’île de Nantes vers Rezé en 2019, le MiN a fait de leur traitement l’un de ses principaux services aux entreprises. Son partenariat avec Veolia, renouvelé jusqu’en 2030, vise à maintenir une valorisation de 100 % des déchets produits sur le site. Quelque 94 % sont réemployés ou recyclés, tandis que les 6 % restants sont valorisés sous forme d’énergie.
"Sur l’ancien MiN, il n’y avait pratiquement pas de tri. Tout était mis ensemble, puis partait vers l’incinération et parfois vers l’enfouissement", rappelle Benoît Ligney, référent commerce valorisation et responsable grands comptes Centre-Ouest chez Veolia. À l’ouverture du nouveau site, il a donc fallu changer les habitudes de dizaines de grossistes, de transporteurs et de clients.
Un an d’apprentissage du tri
Pendant plus d’un an, Veolia a déployé des ambassadeurs du tri auprès des entreprises. Leur mission : expliquer les nouveaux circuits, répondre aux questions et montrer à chacun dans quel bac déposer ses déchets. La pédagogie se poursuit aujourd’hui au quotidien. Lorsque les agents découvrent des fruits oubliés au milieu d’une palette de bois ou des cartons dans un mauvais contenant, ils recherchent l’entreprise concernée et lui rappellent les règles.
"Nous sommes beaucoup dans l’accompagnement. Mais certains restent parfois récalcitrants. Dans ce cas, nous pouvons aller jusqu’à la verbalisation", explique Patrice Mariot, responsable du marché au MiN Nantes Métropole. Cette rigueur a permis au site de distinguer aujourd’hui 17 flux de matières, contre une douzaine sur l’ancien marché.
Le centre de tri ressemble davantage à une petite unité industrielle qu’à une déchetterie. Chaque matière y suit une filière distincte. Les cartons sont compactés en balles avant d’être envoyés dans une papeterie, où ils serviront à produire de nouveaux emballages. Les plastiques rejoignent un centre de tri de Carquefou, puis une usine du Maine-et-Loire chargée de les broyer, de les laver et de les transformer en nouveaux sacs.
Le polystyrène, très volumineux, passe dans une machine qui le broie et le chauffe pour former des blocs compacts. Cette opération réduit considérablement l’espace occupé dans les camions. Les palettes réparables repartent dans le circuit économique. Le bois trop abîmé est broyé et utilisé comme combustible dans des chaufferies locales. Le compactage réalisé directement sur place a permis de réduire de 40 à 60 % les rotations de poids lourds depuis 2019.
Des cagettes revendues aux maraîchers
Le renouvellement du contrat avec Veolia doit désormais permettre d’aller plus loin dans le réemploi. Les cagettes en bois encore intactes sont mises de côté, regroupées par format puis revendues à prix réduit à des maraîchers. Certaines, qui coûtent autour d’un euro neuves, peuvent ainsi être proposées entre 35 et 45 centimes.
"Nous ne sommes pas là pour faire du business, mais pour remettre en circulation des matériaux qui peuvent encore servir", insiste Benoît Ligney. Même logique pour les cornières en carton servant à protéger les palettes : autrefois recyclées ou brûlées, elles sont désormais regroupées en fagots avant de retrouver une nouvelle utilisation chez les producteurs locaux.
Les cagettes en plastique peuvent également connaître une seconde vie. Plusieurs palettes sont par exemple réemployées chaque année par une entreprise nantaise spécialisée dans la culture urbaine de champignons. "Un maraîcher peut venir livrer ses produits dans des cagettes, déposer ses déchets, puis repartir avec des cagettes et des palettes réutilisables. C’est une économie circulaire très concrète et en circuit court", souligne Thierry Nocquet, directeur de secteur entreprises Loire-Atlantique et Vendée pour Veolia.
Des déchets qui se transforment en gaz
Les biodéchets, qui constituent le flux le plus important, sont orientés vers deux filières. Une partie est méthanisée pour produire du biométhane injecté dans le réseau de gaz. Une autre est transformée en compost, notamment en partenariat avec Les Alchimistes, sur l’île de Nantes. Celui-ci peut ensuite être redistribué au grand public ou aux fleuristes présents sur le MiN.
Les fruits et légumes encore consommables peuvent, eux, être récupérés par des associations, pour faire des confitures, ou destinés à l’alimentation animale s’ils sont trop dégradés. Certains sapins naturels suivent également cette voie. Veolia étudie par ailleurs la possibilité de récupérer le dioxyde de carbone issu de la méthanisation pour l’injecter dans des serres maraîchères.
Une nouvelle expérimentation doit commencer à l’automne. Les cagettes en bois ne pouvant être ni réemployées ni réparées seront broyées afin de produire du paillage. La matière pourrait ensuite être utilisée dans les massifs ou sur les ronds-points de Nantes Métropole, en remplacement de produits achetés par les collectivités.
L’intelligence artificielle dans les compacteurs
La prochaine étape sera technologique. Veolia prévoit de déployer, avec le MiN, un dispositif d’intelligence artificielle capable de contrôler la qualité du tri. Des caméras installées au-dessus de la trémie des compacteurs analyseront les déchets au moment où ils sont déposés.
Le système sera entraîné à reconnaître les matières autorisées et à repérer les erreurs. Si un carton se retrouve dans le flux destiné à l’incinération, l’outil pourra le détecter et estimer la proportion de matières encore valorisables. L’objectif est de réduire au minimum le déchet ultime, dont le volume est déjà passé d’un compacteur tous les deux jours sur l’ancien site à environ un par mois aujourd’hui.
Pour Amaury Hanotaux, directeur général du MiN Nantes Métropole, le centre de tri constitue désormais un argument d’attractivité auprès des entreprises. "La SEMMINN peut fournir aux locataires une traçabilité de leurs déchets, alors que la réglementation environnementale devient plus exigeante, explique-t-il À terme, le MiN souhaite même être capable de mesurer les performances de tri de chaque entreprise et non plus seulement celles du site dans son ensemble".
Le centre est aussi devenu un indicateur inattendu de la conjoncture, et pas seulement le lieu d’application d’une politique RSE ambitieuse. "Plus le volume de déchets augmente, plus cela signifie que des marchandises entrent et que le marché fonctionne", observe Amaury Hanotaux. Après le déménagement de 2019, la crise sanitaire, la flambée des prix de l’énergie et plusieurs années économiques chahutées, 2025 a enfin constitué une première année de référence pour le nouveau MiN. "En 2026, les volumes progressent, livre Amaury Hanotaux, et de nouvelles entreprises négocient leur implantation. C’est un signe encourageant."
Au MiN de Nantes, les déchets ne racontent donc plus seulement la performance environnementale d’un site. Ils témoignent aussi de l’activité d’un marché qui demeure l’un des principaux poumons alimentaires du Grand Ouest, réputé pour la qualité des produits que l’on y trouve.