Vous dirigez Nabu, une start-up qui automatise les formalités douanières, sans avoir suivi de parcours scolaire classique. À quel moment le décrochage intervient-il ?
Au collège. J'avais pourtant sauté une classe en primaire, pour arriver directement en 6e. Sur le papier, ça partait bien. Mais ça ne m'intéressait pas. J'aimais apprendre certaines choses seul, mais pas dans ce cadre-là. Très vite, ça s'est mal passé. J'ai changé plusieurs fois d'établissement et je n'ai jamais passé le brevet.
Mes parents ont tous les deux fait de longues études, donc ce n'était pas un rejet "familial" de l'école. C'était vraiment personnel.
Peu avant le brevet, j'ai arrêté. Je restais chez moi, je jouais, mais surtout je codais beaucoup. C'est ça qui m'intéressait. Et assez vite, vers 17 ans, j'ai monté une première boîte avec un ami, avec l'aide de son père. On faisait des sites internet et de la domotique pour des restaurants.
Donc très tôt, vous êtes dans le concret, pas dans la théorie ?
On facturait, on avait des clients, même si c'était un projet de jeunes. Ça change complètement la manière d'apprendre. Tu es tout de suite confronté à des problèmes réels : trouver des clients, délivrer, encaisser. Ça te rend pragmatique.
Vous partez ensuite en Angleterre. Pourquoi ?
C'est presque un hasard. On voulait partir, on pensait même à l'Inde au début. Et puis un ami nous propose une colocation à Manchester. On y va, on a 18 ans, et on relance une activité de création de sites internet.
Le début est un peu chaotique. Je ne parlais pas anglais. Mais très vite, on s'intègre. On rencontre du monde, on apprend énormément.
Vous ressentez déjà un décalage lié à l'absence de diplôme ?
Moins qu'en France. En Angleterre, c'est plus ouvert : si tu montres que tu comprends ce que tu fais, on te laisse essayer. J'ai trouvé un emploi en discutant dans un pub, quelqu'un m'a proposé de venir tester.
C'est aussi là-bas que je découvre le négoce international et que je m'y intéresse vraiment, en lisant la biographie de Marc Rich.
Mais il y a quand même des cercles où le diplôme compte énormément. À Londres, face à des profils Oxford ou Cambridge, tu sens la différence. Je me forme malgré tout à la London Institute of Banking & Finance (aujourd'hui Walbrook Institute London), où je suis le Certificat international de spécialiste du crédit documentaire.
Après cinq ans, vous revenez à Strasbourg. Comment se passe le retour en France ?
Je rentre à Strasbourg en 2015. Je relance une activité dans le numérique avec une agence, Elsasscom, autour de la création de sites. En parallèle, en 2017, je travaille aussi comme agent immobilier.
Le retour est plus rude. Au début, tu te heurtes à des portes fermées. Je me souviens notamment d'une première expérience compliquée avec une banque, au moment d'ouvrir un compte avec mon associé d'Elsasscom : le fait d'être jeune posait clairement problème, peut-être plus que l'absence de diplôme.
Mais ça évolue vite. Dès que tu as un début de parcours, une boîte, des résultats, ça disparaît beaucoup plus rapidement.
Côté clients, c'est différent ?
C'est presque l'inverse. Dans l'écosystème start-up, le fait d'être jeune peut même jouer en ta faveur. Les gens sont curieux, ils ont envie d'aider. À condition d'être structuré et sérieux. Si tu maîtrises ton sujet et que tu fais les choses proprement, ça se passe bien.
Comment naît Nabu ?
En 2018, je lance une première start-up, Verifeasy, autour des sujets de conformité et de traitement documentaire dans le commerce international, que j'arrête au moment du Covid.
Je rejoins ensuite l'accélérateur Techstars AI à Montréal en 2021. Là-bas, on me pousse à me concentrer sur un seul problème. Ce sera la douane.
Je fonde donc Nabu dans la foulée, sur les bases de Verifeasy. On réalise une première levée de fonds d'environ 1,4 million d'euros auprès d'investisseurs internationaux et de business angels, en France comme aux États-Unis. En avril 2026, alors que nous sommes désormais une quinzaine de collaborateurs, nous bouclons une levée de fonds de 3 millions d'euros, avec l'entrée de Getlink (concessionnaire du tunnel sous la Manche, 1,6 Md€ de CA en 2025) à notre capital.
Vous avez le sentiment que votre parcours a façonné votre manière d'entreprendre ?
Oui. Le fait d'avoir commencé tôt, sans cadre, te pousse à aller vers des problèmes concrets. Tu es moins dans la théorie. Tu regardes ce que les gens font réellement au quotidien, là où ça coince.
Avec le recul, est-ce un avantage ou un handicap de ne pas être diplômé, et sur quels sujets vous dites-vous aujourd'hui que vous auriez gagné du temps ?
C'est nuancé. J'ai des lacunes. La comptabilité, clairement : tu devrais pouvoir piloter ta boîte avec le compte de résultat, et je ne sais pas encore le faire. Le management aussi : je pense que je ne suis pas encore assez bon, notamment dans la gestion des équipes.
Aujourd'hui, je continue de me former et de travailler ces points avec des coachs. Sur d'autres aspects, en revanche, comme le pragmatisme, la capacité à tester vite... ça peut être un avantage.