"La course entre désindustrialisation et réindustrialisation ne pourra se gagner que si les entreprises sur le point de fermer ou de se délocaliser sont identifiées en amont. Et que les parties prenantes non seulement en soient informées, mais décident d’agir", résume Arnaud de Morgny, directeur adjoint du centre de recherche appliquée de l’École de guerre économique (EGE).
Pour y parvenir, la grande école parisienne spécialisée dans l’intelligence économique a bâti un outil de diagnostic pour mesurer les risques de désindustrialisation. L’analyse porte actuellement sur un panel de 10 entreprises emblématiques de l’industrie en France : Alstom, Arkema, ArcelorMittal, Danone, Renault, Michelin, Sanofi, Seb, Schneider Electric et Valeo.
Situation financière, positionnement, technologies et gouvernance passés au crible
Cet "indice des risques de désindustrialisation" repose sur une série de critères. Concrètement, on retrouve par exemple l’étude du positionnement stratégique : via la dépendance ou non à un nombre limité de clients, la dépendance envers des fournisseurs critiques, par rapport au coût de l’électricité et du gaz…
Autres critères étudiés : la vulnérabilité technologique (en examinant notamment l’existence d’éventuelles ruptures technologiques impactant la chaîne industrielle), les questions de réglementations et de politiques (comme les risques géopolitiques), la situation financière de l’entreprise, la fiscalité ou encore à la gouvernance. L’indicateur s’appuie au total sur une dizaine de critères.
Voyant rouge pour ArcelorMittal, Renault et Valeo
Des scores sont ensuite attribués aux entreprises, l’un notant les vulnérabilités, l’autre le risque concret de désindustrialisation. Parmi les entreprises en zone rouge figure notamment le poids lourd de la sidérurgie ArcelorMittal, avec un risque de désindustrialisation de "3,5 sur 5" (5 étant le risque maximal).
Les difficultés relevées sont en effet légion, avec une "situation financière correcte, mais dégradée et une capacité d’autofinancement proche de zéro", ainsi qu’une "très forte exposition à la fiscalité liée aux émissions de CO2 et aux pollutions".
L’indicateur souligne aussi la présence d’une famille étrangère comme premier actionnaire d’ArcelorMittal et "une très faible présence française au Comex". S’y ajoutent encore des normes européennes sur l’acier "modérément protectrices", la surexposition à la surproduction chinoise…
L’indicateur effectue s’appuie en outre sur une revue de presse. Rappelant par exemple une déclaration sans ambages du président d’ArcelorMittal France, Alain Le Grix de la Salle, en janvier dernier : "Tous les sites européens d’acier sont à risque de fermeture en 2025, si rien n’est fait pour protéger la sidérurgie européenne".
D’autres industriels affichent un risque important de désindustrialisation, comme Renault (avec une note de 3,5 sur 5) et l’équipementier automobile Valeo (noté à 3,3), ce dernier ayant annoncé fin 2024 la suppression d’un millier de postes en Europe.
Sanofi, Schneider ou Danone dans le vert
À l’inverse, Danone ou Schneider affichent un risque très réduit de désindustrialisation. Sanofi récolte lui aussi un score flatteur, de 1,9 sur 5. Le centre de recherche de l’École de guerre économique justifie notamment la notation par un "chiffre d’affaires en hausse, une rentabilité forte", mais aussi par "sa très forte diversification de marchés et de clients" ou encore une dépendance modérée à des fournisseurs critiques, une innovation continue dans un contexte d’irruption de l’IA disruptant l’activité de R & D, un effort important de formation…
L’industrie tombée à 10 % du PIB aujourd’hui
Le centre de recherche de l’école rappelle au passage l’ampleur de la désindustrialisation. "Entre 1995 et 2024, la part de l’industrie dans le PIB national s’est effondrée de 17 % à 10 % […]. En 30 ans, nous avons perdu près de deux millions d’emplois industriels !, indique Arnaud de Morgny. Ce recul prolongé a affaibli le pays : il a fragilisé l’économie, creusé les inégalités territoriales, affaibli la cohésion sociale et exposé la France à des dépendances stratégiques de plus en plus dangereuses."
L’École de guerre économique prévoit d’enrichir prochainement son panel d’enquête et de créer un "observatoire des risques de désindustrialisation" pour poursuivre ces analyses.