Pendant que les sages réfléchissent, les fous franchissent. Ce dicton, Geneviève Melkonian l’a souvent entendu dans la bouche de son père et elle le cite aujourd’hui volontiers pour résumer les cinquante années de la PME aixoise Aramine, qu’elle dirige avec ses frères Marc et Christophe et qui fut créée par leurs parents, Angèle et Jacques. La dernière étape franchie par la fratrie aux commandes : l’acquisition d’un distributeur en Grèce, portant à quatre le nombre de ses filiales à l’étranger. De quoi nourrir leur ambition de doubler le chiffre d’affaires, pour atteindre les 100 millions d’euros à l’horizon 2028.
Un garage devenu atelier minier
Si l’entreprise occupe aujourd’hui des locaux à Aix-en-Provence et dispose d’ateliers à Gardanne, elle est pourtant née dans un vrai garage automobile. C’est à Gardanne, dans l’atelier d’Angèle et Jacques Melkonian, garagistes réputés pour leur sens de la mécanique et leur proximité avec leurs clients, que s’est écrit le premier chapitre. Le garage familial, habitué à préparer des automobiles pour des rallyes et à dépanner des clients prestigieux, jusqu’aux Rolling Stones lors d’une tournée en France, bascule dans une tout autre dimension le jour où un ingénieur des mines demande au couple de réparer un engin souterrain.
"L’aventure de la mine commence ici : mon père, constatant un défaut de fabrication sur le pont assurant la liaison entre les deux roues, fabrique son propre essieu. Le client, ravi, en commande 50 ! Mes parents cèdent le garage à leurs employés et construisent un hangar dédié à la fabrication de ces essieux", raconte Geneviève Melkonian. En 1975, Continental Industrie, ancêtre d’Aramine, est née.
Une fratrie face aux géants du secteur
Les trois enfants grandissent dans ce décor industriel en construction. "Mes frères sont tombés dans la marmite de la mécanique, puis ont suivi des études d’ingénieur des Mines aux États-Unis, pendant que moi, je réalisais mes études en école supérieure de commerce avant de rejoindre finalement l’entreprise familiale", poursuit la dirigeante. Au fil des années 1980, la PME élargit ses activités : en 1986, elle devient distributeur de Wagner Mining dans les pays francophones, une marque de référence dans les engins de mine souterraine. L’apprentissage est rapide, les relations étroites, jusqu’au rachat de Wagner par un groupe suédois, qui prive Aramine de sa carte de distribution. "Du jour au lendemain, nous perdons notre activité principale", résume Geneviève Melkonian.
La fratrie ne renonce pas. Arrivée officiellement aux commandes en 1994, elle parie sur un segment encore peu exploré : le reconditionnement d’engins miniers. À Marc revient le développement des machines rénovées, à Christophe le service après-vente. Le pari est gagnant. "Nous sommes devenus l’Oscaro de la mine", souligne aujourd’hui la dirigeante, qui gère les finances, les ressources humaines et avec ses deux frères la stratégie de développement international.
Du reconditionné au leadership mondial des engins compacts
La PME s’impose comme le leader mondial de la pièce détachée multimarque, au moment même où les exploitations minières françaises ferment les unes après les autres. Le marché se déplace à l’international, Aramine aussi. L’export, qui représente aujourd’hui 98 % de son activité, devient le moteur de la croissance. "Nous partons à l’international, embarqués, au début, par les patrons des anciennes mines hexagonales, mutés à l’étranger", se souvient Geneviève Melkonian.
Mais le reconditionné ne suffit pas. En 2007, Aramine dévoile la première chargeuse miniature conçue pour les mines à filons étroits, un segment délaissé par les acteurs du secteur. À contre-courant des géants comme Caterpillar, dont les engins peuvent atteindre dix mètres de haut pour 4 à 5 mètres de large, Aramine développe des machines d’à peine 1,50 mètre sur 1 mètre. La gamme s’étoffe rapidement : camions, foreuses, chargeuses… L’entreprise devient le seul fabricant au monde spécialisé dans ces engins compacts capables d’extraire nickel, uranium, cuivre, diamant ou or dans des galeries particulièrement étroites.
L’innovation se poursuit sur le terrain environnemental. Aramine conçoit un engin 100 % électrique équipé de batteries interchangeables permettant une continuité d’activité et une réduction des émissions. "Mon père ne voulait pas que l’on soit des moutons et avec le recul, je crois que nous n’avons jamais trahi cette ambition", confie Geneviève Melkonian.
Une croissance portée par l’international et l’innovation
Cette orientation alimente aussi ses convictions, qu’elle partage avec ses deux frères : "exemplarité, intégrité, solidarité, transparence, qualité et respect. Des valeurs devenues centrales dans la stratégie de développement, jusqu’à l’ouverture du capital aux salariés en 2021, parce que la réussite d’Aramine revient à tous les collaborateurs, tous investis et impliqués."
Les résultats suivent. En quatre ans, le chiffre d’affaires passe de 30 à 50 millions d’euros, l’EBE de 4 à 9,7 millions. L’entreprise vise désormais les 100 millions d’euros d’ici 2028 grâce à un réseau mondial de distribution qu’elle cherche progressivement à maîtriser. Ses 800 machines en activité se trouvent sur tous les continents, hors Russie. Ses 250 salariés, dont 122 en France, s’appuient sur quatre filiales, au Mexique, au Burkina Faso, en Pologne et désormais en Grèce. Cette dynamique a obtenu la reconnaissance de l’État puisqu’Aramine figure parmi les 100 ETI françaises du programme ETIncelles.
Un ancrage local et de nouvelles ambitions industrielles
"Avec la conscience que nous pouvons tout perdre, nous n’avons eu de cesse de développer l’entreprise familiale. Il a fallu tout créer, forger notre réputation. Aujourd’hui, Aramine est connue dans 80 pays, avec dans chacun d’eux un potentiel de croissance illimité", souligne Geneviève Melkonian.
Ancrée à Gardanne depuis ses débuts et installée à Aix-en-Provence pour ses fonctions administratives, Aramine prévoit une nouvelle étape : un troisième site dans la ville de ses origines, au pôle Morondat, avec l’objectif de doubler sa capacité de production d’ici 2026. Une avancée de plus pour cette entreprise familiale, qui "veut rendre à la France ce qu’elle [lui] a donné."