Après 10 mois à la tête de la CPME, quel est votre ressenti sur l’état de forme des PME françaises ?
Il y a beaucoup de signaux contradictoires. Ce que je ressens quand je vais dans les territoires, c’est un ras-le-bol des chefs d’entreprise, un sentiment d’avoir une classe politique qui n’est pas à la hauteur des enjeux. Le débat public est à côté de la plaque par rapport aux enjeux de notre économie, de notre pays.
On sent vraiment que les entreprises investissent moins, recrutent moins, subissent les désinvestissements des grands groupes. Malgré cela, elles font preuve de résilience : on a encore de la croissance, et un taux de chômage qui n’explose pas. Malheureusement, vu la teneur des débats, on va avoir dix-huit mois compliqués avant la prochaine présidentielle.
Vous trouvez que le débat politique est à côté de la plaque ?
Vous entendez parler de comment on développe notre économie ? Comment on s’assure que le niveau d’impôts diminue ? Comment on accompagne nos entreprises dans les transitions numériques ? Ces questions sont absentes du débat. Or, le budget, c’est l’orientation que la nation se donne.
Est-ce que le projet de budget 2026 est favorable aux entreprises ?
Non, c’est un délire fiscal ! Ce qui est triste, c’est que je ne veux pas qu’on nous caricature comme ceux qui ne veulent pas d’impôts. La situation économique est difficile : il faut que tout le monde se retrousse les manches pour réussir à réduire le déficit. Là-dessus, on peut s’entendre.
Parmi les mauvaises nouvelles pour les entreprises, le Projet de loi de finances prévoit la création d’une taxe de 2 % sur les holdings patrimoniales qui détiennent des actifs d’une valeur d’au moins 5 millions d’euros. Quelle est votre position sur cette taxe ?
C’est une façon de plus de se faire détrousser. Pour les holdings patrimoniales, il y a parfois des abus — des gens qui ont des yachts dans leur holding, qui vivent sur les frais de leur holding… — qu’il faut corriger, que ce soit du côté des entreprises ou des salariés.
Mais là, on ne corrige aucun abus : on fiscalise les actifs non productifs, ce qui est très large. On va taxer tous les placements. On est en train de créer un nouveau prélèvement sur un outil — la holding — que tous les chefs d’entreprise utilisent. C’est un véhicule qui permet d’avoir la capacité d’investir dans l’économie française. Corriger les abus, oui. Mais là, on crée un nouvel impôt, un truc super compliqué, juste pour récupérer un milliard d’euros.
"On va se battre pour que nos élus politiques ne reviennent pas sur cette baisse de taxe et on va se battre aussi sur la question du coût du travail".
La loi de finances prévoit un certain nombre de mesures concernant directement les entreprises, parmi elles la baisse de la CVAE. C’est une victoire pour la CPME ? Suffira-t-elle à " soutenir la dynamique de réindustrialisation française et à accompagner PME et ETI ", comme l’avance le gouvernement ?
À travers cette baisse de la CVAE (Cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises), l’État rend un milliard d’euros aux entreprises. Il ne faut pas oublier qu’il reprend dans le même temps 3 milliards d’euros sur le coût du travail et un milliard sur l’apprentissage. Cette baisse de la CVAE ne coûte pas cher à l’État, mais ce qui est important, c’est le signal envoyé aux entrepreneurs : on réenclenche la baisse des impôts de production. N’oublions pas que, sur ce plan, les entreprises sont quatre fois plus taxées en France qu’en Allemagne. On va se battre pour que nos élus politiques ne reviennent pas sur cette baisse de taxe et on va aussi se battre sur la question du coût du travail. Le problème de la France aujourd’hui, c’est que la fiscalité repose énormément sur les entreprises et sur les actifs. Quand l’État ponctionne 3 milliards d’euros sur le coût du travail, c’est autant d’argent qui ne sera pas utilisé pour augmenter les salaires. On est en train de paupériser les actifs et on nuit à la compétitivité des entreprises pour financer un modèle social, les retraites et ceux qui ne travaillent pas.
Il faudrait donc revoir notre modèle social ?
Je ne veux pas donner l’impression qu’il faut revenir sur le modèle social : les Français y sont attachés. La question, c’est le financement du modèle social. Depuis des années, on fait le choix que les actifs paient ce qu’on a accordé aux retraités. Les pensions sont systématiquement revalorisées selon l’inflation ; les actifs ont payé ça, sans que les salaires évoluent, tout en supportant plus de charges.
On veut une juste répartition des efforts, pour que le travail paie mieux. Plus de 450 milliards d’euros sont prélevés sur les salariés en charges sociales et patronales, net des allégements.
À propos des retraites, le gouvernement a annoncé la suspension de la réforme. Est-ce une bonne décision ?
C’est un mauvais signal. Si le coût du compromis se limite à la suspension de la réforme des retraites, je suis preneur. Mais si le compromis demande aussi énormément d’impôts supplémentaires, il va coûter plus cher que l’instabilité politique.
"Les entrepreneurs n’en peuvent plus de ces coûts normatifs et fiscaux qui explosent".
Quelle solution alors ?
Il faut se questionner sur l’efficacité de la dépense publique. Arrêtons de croire qu’on peut économiser 30 milliards d’euros sur la dépense publique en un an. Par contre, il est possible de donner un cap en faisant un focus sur l’efficience de la dépense publique. Dans mon entreprise (Vitalliance, NDLR), par exemple, nous avons été audités par la Haute Autorité de Santé : un fonctionnaire a décidé qu’il fallait passer de 1,5 à 2 jours d’audit sur nos 150 agences. Cela nous coûte 150 000 euros alors qu’il n’y avait aucune raison de rallonger l’audit. Les entrepreneurs n’en peuvent plus de ces coûts normatifs et fiscaux qui explosent. Le problème aujourd’hui, c’est qu’il n’y a plus de consentement à l’impôt, que l’État est incapable de se réformer, que le service public se dégrade et que l’administration empile norme sur norme. Et la seule réponse de nos élus, c’est de prendre encore de l’argent !
Est-il urgent de relancer le débat sur la simplification des normes ?
C’est une priorité. Le projet de loi de Simplification de la vie économique n’était pas parfait, mais il est aujourd’hui bloqué et doit être amendé en Commission mixte paritaire. Ce texte passe toujours après les autres, parce que simplifier n’est pas dans l’ADN de la puissance publique. Il semble être tellement plus simple de créer de nouvelles taxes plutôt que de simplifier la vie des entrepreneurs. Il faut donc reprendre ce texte au plus vite pour simplifier les normes et pour instaurer le "test PME" (une mesure d’impact de chaque nouvelle loi sur les PME, NDLR). Avant de lancer un médicament, on fait des tests. Pourquoi ne le fait-on pas avec les nouvelles lois ? Une loi, cela peut tuer une entreprise !
"Si on veut recréer du consentement à l’impôt, il faut que l’État fasse mieux avec moins".
Les entreprises peuvent-elles contribuer à l’effort budgétaire ? Et sous quelles formes ?
Tant que le débat est autocentré sur les impôts, il ne mènera à rien. La France ne résoudra jamais ses problèmes en prélevant plus. Si on veut recréer du consentement à l’impôt, il faut que l’État fasse mieux avec moins. L’hôpital public est par exemple composé à 30 % de personnel administratif, une proportion qui n’est que de 15 % dans les hôpitaux associatifs. Le problème, ce ne sont pas les soignants, c’est la bureaucratie. Nous sommes face à un problème de gestion, pas de coût des médecins ou des personnels de santé.
Dans le public, la masse salariale a augmenté de 6,7 % en 2024, alors que l’inflation s’est limitée à 2 % l’an passé. Or, rien ne justifie un tel décalage. En pleine crise économique, les robinets sont grands ouverts au sein de l’État. Il faut arrêter de croire que dépenser plus rend plus efficace.
"Un rapprochement entre les chambres consulaires a énormément de sens".
Les CCI voient aussi leur budget raboté de 175 millions d’euros. Peuvent-elles encore faire des économies sans pénaliser leurs activités ?
Si on dit à l’État qu’il faut faire des efforts, on ne dit pas qu’il ne faut pas en faire quand on nous en demande. Je rappelle que si l’État avait fait le quart des efforts financiers qu’il a demandé aux CCI ces dernières années, la France n’aurait plus de problèmes budgétaires. Il faut revenir au projet : aujourd’hui, il y a un vrai sujet entre les CCI et les Chambres de métiers. Est-ce qu’on arrive à avoir un projet autour d’une chambre économique départementale, en rapprochant les différentes chambres consulaires ? Un rapprochement entre les chambres consulaires a énormément de sens. Il faut juste trouver le bon tempo sans être dans la protection d’institutions, mais dans une logique de service aux entrepreneurs, dans le respect des particularités de chacun. Il faut remettre l’entrepreneur au centre du besoin. Une fois qu’on fera cela, il y aura sûrement de nouvelles économies à faire. La trajectoire d’économie est actée, gardons-la. Par contre, dès maintenant, posons-nous sur le projet.
Est-ce dangereux de toucher au pacte Dutreil ?
Corrigeons les abus, oui. Si un yacht fait partie du Dutreil, il faut l’exclure, c’est un bien personnel. La question est même de savoir ce que fait ce bien dans l’entreprise : c’est un abus de bien social. Mais je vois ce qui est en train de se passer : en cherchant à récupérer un ou deux milliards d’euros, on fragilise le dispositif. Le Pacte Dutreil doit permettre de garder les entreprises françaises. Si les enfants doivent vendre l’entreprise pour payer les droits de succession, l’actionnariat peut potentiellement devenir étranger. Et il n’y a rien de pire que de perdre un actionnaire français, ancré dans son territoire. Mon rêve, c’est qu’on produise en France, qu’on consomme en France et que les entreprises restent françaises. Cela doit être le projet de tous les politiques ! Et je vais même aller plus loin : mon rêve c’est aussi que de grands groupes — une des fiertés de la France — irriguent le territoire et continuent de travailler avec les PME.
"Il faut s’armer de résilience, de patience, d’énergie, et continuer à avancer malgré les difficultés".
A-t-on raison de surtaxer les grandes entreprises ?
Il faut arrêter de taper sur les grandes entreprises. Grandes entreprises, PME : on forme une équipe ! Quand on fragilise un maillon de l’équipe, on nuit à toute l’équipe. Ça se répercute sur tout l’écosystème qui vit de ce grand groupe. Quand on crée une surtaxe d’IS temporaire, les grandes l’accepteront une année encore, mais on fragilise la France. Corrigeons les méthodes d’évitement fiscal, mais ne punissons pas les grands groupes. C’est une chance d’en avoir.
Êtes-vous optimiste pour les prochains mois ?
Je ne suis pas sûr que le bon sens va l’emporter, mais l’entrepreneur doit gérer avec le contexte tel qu’il est. Il faut plus de rationalité dans le débat public. Les entrepreneurs doivent être conscients que les 18 prochains mois seront comme ça. Il faut donc s’armer de résilience, de patience, d’énergie, et continuer à avancer malgré les difficultés. Je suis un éternel optimiste, même si j’ai envie de dire que les temps qui arrivent vont être durs. Dans les moments difficiles comme aujourd’hui, les entrepreneurs peuvent montrer la voie, montrer où aller. Il faut croire en eux, arrêter de penser que ce sont des riches qui font tout pour payer moins d’impôts. L’entrepreneur est un éternel optimiste, mais pas un magicien.