Numérique

Interview "Il n'y a pas encore de véritable transformation numérique dans les entreprises"

Entretien avec Mathilde Aubry, professeure associée en économie à l'EM Normandie, directrice de la chaire Digitalisation et Innovation dans les Organisations et les Territoires 

Propos recueillis par Sébastien Colle - 25 mai 2022

Une étude menée par l’école de commerce EM Normandie pointe le retard pris par les entreprises dans leur transformation numérique. Pourtant, l’utilisation d’outils d’analyse de données et de gestion de projets pourrait être très profitable au développement des entreprises. Mathilde Aubry, professeure associée en économie à l’EM Normandie, explique les enseignements de cette étude et les enjeux d’une transformation digitale réussie.

"Les avantages perçus de la digitalisation sont encore trop limités et n’encouragent pas les entreprises à continuer à s’y investir", explique Mathilde Aubry, professeure d’économie à l’EM Normandie.
"Les avantages perçus de la digitalisation sont encore trop limités et n’encouragent pas les entreprises à continuer à s’y investir", explique Mathilde Aubry, professeure d’économie à l’EM Normandie. — Photo : DR

Comment se matérialise la transformation numérique dans les entreprises, selon l’étude sur la digitalisation des entreprises menée par votre équipe d’enseignants-chercheurs à l'EM Normandie?

L’étude avait pour objectif d’évaluer l’utilisation par les entreprises françaises des outils numériques pour faire évoluer leur modèle d’affaires. Elle révèle que si les outils numériques sont présents dans presque toutes les entreprises, très peu ne s’étant pas mises au digital, ces outils sont essentiellement utilisés afin de dématérialiser des documents et des échanges, mais ne changent pas en profondeur le fonctionnement de l’entreprise. Il n’y a donc pas, dans la plupart des cas, de véritable transformation numérique. En fait, pour 54 % des entreprises répondantes, l’impact du digital sur la stratégie de l’entreprise est neutre. Et seules 18 % des entreprises mettent véritablement en place une stratégie digitale. Notre étude démontre que l’utilisation des outils digitaux reste limitée et insuffisante pour permettre une réelle amélioration du fonctionnement de l’entreprise et de ses performances. Ainsi, une entreprise peut se rendre visible sur Internet, mais rester passive sans traiter les informations récoltées, ou encore les retours de sa clientèle et partenaires. Il n’y a pas encore chez les entreprises l’envie, ou la prise en compte, des outils plus actifs de traitement de la donnée.

Pourtant la crise sanitaire a changé les habitudes et accéléré la digitalisation au sein des entreprises ?

Les entreprises ont remplacé les échanges physiques par des échanges en ligne, une première étape nécessaire mais insuffisante. En effet, les outils de communication, de réunion à distance et de travail collaboratif sont désormais très répandus (respectivement 99 %, 57 % et 53 % des entreprises de plus de 10 salariés répondantes recourent à ces trois types d’outils, NDLR), mais les outils d’analyse de données et les outils de gestion de projets, pourtant déterminants dans une transformation digitale réussie, sont très peu utilisés (respectivement à 16 % et 10 % de taux de recours, NDLR).

Comment expliquer ce manque d’intérêt pour ces outils d’analyse et de gestion ?

C’est une question de maturité. Si les premières étapes ne posent pas de grandes difficultés, comme l’intégration d’outils de communication qui ne modifient pas beaucoup le fonctionnement général de l’entreprise, en revanche l’étape suivante nécessite un investissement global supplémentaire. C’est une seconde étape qui n’est que rarement franchie car elle demande, notamment, de nouvelles compétences en interne, par exemple pour l’étude de la donnée, et exige une autre manière de travailler.

Ainsi, en matière de maturité digitale, on observe qu’il faut aller plus loin et réfléchir à son organisation pour intégrer les nouveaux outils qui auront des impacts plus importants pour le développement de l’entreprise. Les entreprises sont pourtant conscientes des apports bénéfiques de la digitalisation, sur leur relation avec leurs parties prenantes, leur organisation et leurs méthodes de travail, ou encore leur visibilité. Mais, les avantages perçus de la digitalisation sont encore trop limités et n’encouragent pas les entreprises à continuer à s’y investir.

N’y a-t-il pas aussi une question de coût pour ces nouveaux développements qui peut inquiéter les entreprises ?

Bien sûr, on peut penser au coût que ces nouveaux développements peuvent représenter, mais il y a un retour sur investissement à attendre. De plus, le coût de ces nouveaux outils est souvent surestimé par les entreprises qui peuvent, de plus, souvent déjà avoir accès à des données mais ne les utilisent pas. Par exemple, un logiciel comme Outlook, qui sert de boîte mail, dispose également d’une intelligence artificielle intégrée qui offre de nombreuses fonctionnalités. En fait, les étapes les plus dispendieuses ont souvent déjà été réalisées par l’entreprise avec l’équipement en matériel des salariés, via les ordinateurs ou encore téléphone portables. Il manque juste la façon de repenser l’organisation des outils digitaux pour accompagner la transformation digitale.

Quels sont les bénéfices à attendre de cette digitalisation pour les entreprises ?

Les impacts de la digitalisation sont nombreux, d’une meilleure visibilité à la baisse des coûts, en passant par le bien-être au travail. Mais les effets profonds de la digitalisation ne sont pas encore assez saisis par les entreprises. La digitalisation permet notamment de libérer les salariés de tâches répétitives, et peut être un soutien au chef d’entreprise. La transformation digitale entraîne de nouveaux apports qui ne sont pas que financier pour l’entreprise.

Par quoi doivent commencer les entreprises qui souhaitent mettre en place une stratégie digitale ?

Les entreprises qui ont franchi l’étape de la numérisation avec succès n’ont pas fait reposer la responsabilité de cette transformation digitale sur les épaules du seul chef d’entreprise. En interne, les dirigeants ont besoin de soutien, voire de la proactivité de leurs salariés. Quand le salarié porte la transformation, l’entreprise peut aller plus loin. Ensuite, en externe, les dirigeants ont besoin non seulement de compétences techniques, mais aussi et surtout d’appui. Pour cela les formations, le soutien d’écosystèmes dédiés à l’innovation et l’échange avec ses pairs dans les réseaux économiques sont autant de solutions pour avancer.

Pour mettre en place une stratégie globale de transformation, il ne faut pas seulement se laisser porter par les opportunités, mais mettre en place un schéma précis de digitalisation qui doit toucher tous les services de l’entreprise et leur façon de communiquer entre eux. Une stratégie qui doit être adaptée en fonction du secteur d’activité et de la taille de l’entreprise.

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