À Haguenau, l'acier se travaille au centième de millimètre. Mais derrière la précision, c'est une autre mécanique qui se joue. Celle d'un groupe industriel qui choisit d'investir alors même que le marché ralentit, dans un secteur où les cycles sont parmi les plus sensibles à la conjoncture.
En février, Trumpf a posé la première pierre d'une nouvelle extension de son usine alsacienne. Un projet à 19 millions d'euros, dont 700 000 euros financés par la Région Grand Est, pour porter la surface du site à près de 28 000 m² d'ici 2027. Un investissement qui intervient après deux années de recul d'activité pour le groupe, dont le chiffre d'affaires atteint 4,3 milliards d'euros.
Dans le même temps, la production du site a été ramenée à environ 1 100 châssis par an, contre près de 2 000 auparavant, reflet d'un marché des machines-outils en net ralentissement, particulièrement exposé à l'automobile.
Un site discret devenu critique
Avec 120 salariés, le site de Haguenau constitue un maillon central du dispositif industriel européen du groupe. C'est ici que sont fabriqués les bâtis de machines-outils, ces structures massives, pouvant atteindre quinze mètres de long, qui servent de base à l'ensemble des équipements assemblés ailleurs, notamment en Allemagne, en Suisse, mais aussi aux États-Unis et en Chine. " Nous fabriquons des pièces de très grande dimension avec des exigences de précision extrêmement élevées ", souligne Tomas Wolf, directeur du site de Haguenau. Une précision qui descend à 3,6 microns, sur des pièces pouvant peser plusieurs tonnes.
Chaque année, le site consomme près de 10 000 tonnes d'acier, utilise 10 000 kilomètres de fil de soudure et applique 34 tonnes de peinture sur 180 000 m² de surfaces. À l'autre extrême, certaines pièces ne pèsent que quelques grammes. La conséquence est directe. Sans Haguenau, pas de machines assemblées en Europe. " Grâce à ce savoir-faire, nous occupons une position de leader au sein du groupe dans la fabrication des corps de machines ", poursuit le directeur du site.
Une stratégie européenne en recomposition
Le site s'inscrit dans une logique industrielle revendiquée de longue date. Produire au plus près des marchés, répartir les capacités, limiter les dépendances. " Nous appliquons depuis des décennies une logique de local-for-local ", explique Till Küppers, directeur de la production "machine-outils" de Trumpf.
Mais cette logique change aujourd'hui de nature. Sous l'effet des tensions géopolitiques, des coûts énergétiques et des exigences réglementaires, elle devient un outil de sécurisation. " Cet investissement est un grand pas dans notre stratégie européenne ", souligne le responsable de la production. " Les métiers ici sont des métiers de précision. Ce sont des compétences spécifiques que nous devons maintenir en Europe. "
Le groupe précise : " Notre réseau de production européen nous permet de sécuriser des chaînes d'approvisionnement courtes et de réduire notre dépendance aux sites hors Union européenne. "
Investir en bas de cycle
L'extension en cours s'inscrit dans cette logique. Elle prévoit un nouveau hall de production, la modernisation de l'atelier de peinture, avec des émissions réduites, ainsi que l'installation de panneaux photovoltaïques et des systèmes de récupération d'énergie. Le projet, engagé dès 2020, a été revu pour intégrer des contraintes environnementales, notamment la proximité d'une zone humide.
" La pose de cette première pierre est plus qu'un acte symbolique. C'est un investissement dans la technologie, dans les femmes et les hommes, et dans la construction d'un avenir solide ", insiste Tomas Wolf.
Dans le même temps, le groupe maintient un effort d'investissement global, avec environ 5 % de son chiffre d'affaires consacré à la recherche et développement. Dans les machines-outils, les industriels reportent leurs dépenses en période d'incertitude, avant de les relancer rapidement lors des phases de reprise. Trumpf se positionne ici en anticipation.
Automatisation et tension sur les compétences
Cette stratégie suppose une transformation profonde des outils de production. " L'automatisation et la digitalisation joueront un rôle incontournable, non seulement pour la performance, mais aussi pour répondre au manque de main-d'œuvre qualifiée ", observe le directeur du site. Le site conserve une base solide, avec environ 8 % d'apprentis, mais fait face à un vieillissement de ses métiers et des difficultés de féminisation de ces derniers.
Dans les ateliers, certaines opérations restent manuelles, en particulier les soudures complexes. L'industrie 4.0 ne remplace pas le geste. Elle le redéfinit.
Un ancrage territorial sous tension
Le modèle reste ancré localement. Fournisseurs régionaux, partenaires industriels de proximité, salariés issus du bassin d'emploi. Trumpf collabore également avec les établissements de formation de Haguenau et Strasbourg. Mais cet équilibre se fragilise. " Il devient de plus en plus difficile de construire des coopérations adaptées avec ces acteurs ", indique le groupe.
Au cœur d'un enjeu de souveraineté technologique
Au-delà des machines-outils, Trumpf occupe une place stratégique dans l'industrie européenne. Le groupe développe notamment des technologies laser critiques pour la lithographie des semi-conducteurs, utilisées par le néerlandais ASML.
Ces systèmes sont indispensables à la production des puces avancées, au cœur des usages liés à l'intelligence artificielle et aux infrastructures numériques.
Un site clé dans un équilibre fragile
À moyen terme, le rôle du site ne devrait pas évoluer en profondeur. Haguenau restera un pôle spécialisé, concentrant un savoir-faire difficilement délocalisable. " Nous y regroupons des compétences spécifiques qui garantissent à ce site une position particulière au sein du groupe ", indiquent les dirigeants de Trumpf.