Teisseire (400 salariés ; 200M€ de CA en 2023) retourne à ses premières amours. La marque de sirops tricentenaire, autrefois connue pour son alcool de cerises appelé ratafia, vient d’être reprise, via le rachat de Britvic, par le quatrième brasseur au monde, le danois Carlsberg. Objectif pour le groupe de spiritueux : accélérer sur les "catégories à forte croissance" que sont les bières premium, les bières sans alcool et les softs. Teisseire aux côtés des autres marques du britannique Britvic (Moulin de Valdonne, Pressade et Fruit Shoot sur le marché français) devrait ainsi permettre au brasseur de conquérir de nouveaux secteurs sur le marché des boissons.
Ce n’est pas la première fois que Teisseire change de mains au cours de sa longue histoire. Mais l’entreprise a toujours su tirer profit des rachats pour développer ses produits et son identité, devenant une des marques les plus populaires de l’industrie agroalimentaire.
Un liquoriste de génie
L’histoire de Teisseire commence en 1720. Mathieu Teisseire, liquoriste et vinaigrier quitte le sud de la France pour s’installer à Grenoble, aux environs de la gare, dans un quartier qui porte encore son nom aujourd’hui. Dans son petit atelier, ce génie des recettes mène des expériences gustatives à base d’eau-de-vie et de cerises qui donnent finalement naissance au ratafia. La boisson connaît rapidement le succès et Mathieu Teisseire crée une distillerie pour produire à grande échelle sa précieuse liqueur, citée par de nombreux auteurs de la région, dont le grenoblois Stendhal ou le géographe François Perrin-Dulac. "Le ratafia de Teisseire qui ne se fabrique pas depuis plus de quatre-vingts ans est, sans contredit, une des liqueurs les plus agréables et les moins malfaisantes dont on puisse faire usage", écrit-il dans sa description générale du département de l’Isère. En 1789, Camille Teisseire, petit-fils de Mathieu Teisseire, reprend l’affaire familiale. Engagé en politique, il est élu député de l’Isère et finit par délaisser l’affaire familiale, trop occupé par sa carrière dans la vie publique.
Un premier tournant radical
En 1907, après avoir déjà été reprise par plusieurs liquoristes de la région, la société passe aux mains de François Reynaud, premier du nom, négociant en liqueurs et spiritueux. C’est sous son impulsion et celle de ses deux fils que l’entreprise prend un tournant radical : de distilleur de liqueur, Teisseire devient fabricant de sirops sans alcool, grâce à la technique de la pasteurisation, découverte à la fin du XIXe siècle. Dans les années cinquante, les sirops sont vendus dans les cafés, restaurants et hôtels. À la même époque, l’entreprise se fait également connaître au-delà des frontières régionales grâce à ses camionnettes publicitaires qui sillonnent les routes de France. Teisseire est d’ailleurs l’une des toutes premières entreprises à former la caravane du Tour de France, en 1957. Deux ans plus tard, le célèbre bidon métallique cylindrique fait son apparition. "L’idée du bidon a fortement été inspirée par la gourde des cyclistes du Tour de France", explique Emmanuelle Nagel, responsable marketing France de Teisseire. Léger et incassable, il assure également une meilleure conservation du produit. Ce qui permet à la marque alpine de partir à la conquête de la grande distribution.
Un nouveau site de production à Crolles
Les ventes en grande surface font décoller l’entreprise qui grossit et déménage en 1971 sur un plus gros site de production, à Crolles aux environs de Grenoble, où le sirop est encore fabriqué aujourd’hui. Des rivalités au sein de la famille Reynaud provoquent malheureusement l’asphyxie financière du groupe, qui en 2004 est rachetée par Philippe Meunier déjà propriétaire de trois marques de jus de fruits (Pressade, Fruité et Recré). Sous son égide et alors que les méfaits du sucre sur la santé sont de mieux en mieux connus, au point de devenir un enjeu de santé publique, la marque de sirops lance sa première gamme sans sucre, en 2007. C’est un véritable succès, au point que les bouteilles 0 % sucre représentent maintenant 23 % des volumes vendus. "Nous avons aujourd’hui 13 personnes à la R & D qui développent et testent plus de 1 000 recettes tous les ans", explique encore Emmanuelle Nagel. "Notre recherche constitue l’une des forces de Teisseire, qui lui a permis d’innover au cours des ans, afin de proposer des recettes et des créations répondant aux besoins du marché", poursuit la responsable.
Teisseire passe sous pavillon anglais
En 2010, Teisseire change une nouvelle fois de propriétaire. Le groupe britannique Britvic reprend le siropier grenoblois et les autres marques détenues par Philippe Meunier sous le groupe Fruité, pour 237 millions d’euros. "Lorsque nous avons été rachetés par Britvic, la marque était encore principalement vendue dans l’Hexagone et peu connue au-delà de nos frontières. L’arrivée de Britvic a permis l’expansion de Teisseire à l’international ", explique encore Emmanuelle Nagel.
Rester connecté avec le consommateur
Si la marque a su innover en offrant de nouvelles saveurs et des boissons adaptées à l’évolution du marché - depuis 2020 Teisseire propose une gamme 100 % arômes naturels sans édulcorants - son succès tient aussi à ses opérations marketing et sa présence au sein de nombreux événements culturels et sportifs. Après avoir été partenaire du Tour de France entre 2010 et 2018, la marque est depuis l’été 2024 partenaire officiel du Tour de France féminin. "Nous participons à de nombreux événements, au sein de festivals de musique, dans les stations de ski ou d’autres endroits qui nous permettent de nouer des liens avec les consommateurs", explique encore la responsable marketing. Des campagnes de communication destinées à étendre les ventes de la marque au-delà de son marché historique que sont les familles et les enfants. "Nous avons l’ambition d’aller chercher de nouveaux clients ", conclut Emmanuelle Nagel.
À ce jour, l’entreprise compte 42 références de sirops vendus en bidons de métal en grandes et moyennes surfaces. Un nombre qui s’élève à 86 parfums avec la gamme " Mathieu Teisseire ", vendue dans le circuit des CHR (Cafés, Hôtels, Restaurants). Soit un total de 60 millions de bouteilles écoulées tous les ans. Le rachat par le brasseur danois pourrait accélérer les ventes, si le sirop préféré des enfants français se développe auprès des barmans et autres spécialistes de la mixologie.