À Schiltigheim, la "bataille des roulettes" reste dans toutes les mémoires. Il ne s'agit pas d'une guerre alsacienne, mais d'une histoire de siège de bureau, celle du dénommé "32 seconds", l'un des fleurons du fabricant de meubles de bureau Steelcase. C'est dans cette banlieue de Strasbourg qu'est installé le laboratoire d'écoconception de l'entreprise, lointaine héritière des Forges de Strasbourg. Le "WorkLab" est un vaste bâtiment vitré où sont rassemblés designers, spécialistes des matériaux et marketeurs. Ils y conçoivent les bureaux, sièges, armoires, destinés aux marchés européen mais aussi asiatique, moyen-oriental, africain et sud-américain. Commercialisé depuis 2008, le 32 seconds a été accompagné, comme c'est l'usage chez Steelcase, d'un certificat de baptême appelé EPD pour Environnemental Product Declaration. On peut y lire tous les atouts environnementaux du bébé: il pèse 19,721 kg, emballage compris. Depuis sa création jusqu'à sa fin de vie, il aura produit 100kg équivalent CO2 et 5 kg de déchets.
Compétition entre services
Sa conception a vu s'affronter plusieurs services. Celui des achats aurait préféré utiliser du polyamide, meilleur marché. Mais ceux du développement durable et du marketing défendaient le polypropylène, plus écologique. Et ce sont ces derniers qui ont emporté la manche. Chez Steelcase, on se bat entre corps de métier pour réussir à produire des meubles environnementalement performants, sans plomber les budgets. «Pour le 32 seconds, nous espérions remplacer les mousses expansées par des mousses à base de fibres naturelles», se rappelle Isabelle Le Gall, responsable marketing Siège. Dans la conception d'un meuble, c'est son service qui ouvre la danse, avec un brief. Et chez Steelcase, on briefe écologique depuis 2004, date du premier siège écoconçu. Oui mais voilà. «Nous sommes responsables du coût final du produit. Les mousses en fibres naturelles, ça peut faire augmenter le prix de 50% à 100%. Nous ne pouvons pas nous pénaliser nous-mêmes d'entrée de jeu», rétorque Jean-Antoine Krommenakerau, du service R & D. Perdu pour les mousses. En revanche, les piétements chromés de la version visiteur ont marqué des points. «Nous avons réussi à faire remplacer le chrome 6 par du chrome 3. C'est un process industriel nouveau, beaucoup moins polluant, mais beaucoup plus cher», explique Isabelle Le Gall. L'entreprise décide tout de même d'investir afin de prendre de l'avance sur de futures réglementations contraignantes. «Mais avoir une longueur d'avance, ça signifie parfois se retrouver avec un seul fournisseur. C'est le cauchemar de l'acheteur!», s'exclame Carsten Nicolovius, directeur achats directs Europe. Le chrome 3 lui est resté en travers du chéquier. Un seul fournisseur, en Allemagne, pouvait répondre à la commande. Résultat: peu de marge de négociation et 17euros supplémentaires de coût de revient par siège.
Volume diminué de moitié, gains de transport
Heureusement, LA grande trouvaille du 32 seconds a soulagé tous les portefeuilles. Cette fois, l'idée est venue du service logistique. Pour optimiser le remplissage des camions à destination des pays lointains, les équipes de Steelcase ont imaginé une livraison du siège en plusieurs morceaux. Au sous-sol du Work-Lab, parmi les prototypes testés sur place, trône l'éco-box, un carton visiblement bien plus petit qu'un siège de bureau. «En quelques années, on a diminué de moitié le volume du siège dans les camions. En coût logistique, sur une destination comme la Russie, j'ai gagné 20 euros par siège!», raconte Christophe Bonnet, un ancien du service logistique. Les calculs économiques ont également raflé les suffrages écologiques: un packaging deux fois moins volumineux, c'est 100.000 litres de carburant soit 345 tonnes équivalent CO2 économisées pour 100.000 sièges livrés. C'est à ce moment que les designers doivent mouiller la chemise pour créer un siège livrable en trois pièces, monté par le client lui-même en un temps record - les 32 secondes qui lui ont donné son nom - et avec des garanties de solidité.
Recyclable à 99%
Au final, le fleuron de Steelcase comprend 27% de matériaux recyclés. Il est lui-même recyclable à 99%. En théorie. Pour maîtriser la fin de vie de ses propres produits, Steelcase a monté une filière en partenariat avec le réseau d'entreprises de réinsertion Envie. Objectif: créer le premier service de reprise des meubles de bureau et accompagner leurs sièges jusqu'au bout de leur vie.
Je suis né en Alsace. Je pèse 19kg. Je peux être monté en 32 secondes chrono. Mon concepteur: Steelcase, le leader du meuble de bureau haut de gamme. Son obsession: le meilleur rapport écologie-prix.