Vous défendez un made in France accessible. C’est-à-dire ?
Dans une stratégie de reconquête, le made in France accessible, ou "made in France du caddie", est au cœur de la feuille de route de notre ministère. Jusqu’ici, le made in France a surtout été pensé comme une politique industrielle, portée par des ingénieurs. Nous essayons d’aller vers un made in France davantage pensé pour le client final, c’est-à-dire vers des produits fabriqués en France qui appartiennent au quotidien des Français, comme les brosses à dents ou les jeans.
L’idée est d’aller sur le marché de masse. Depuis une vingtaine d’années, la politique industrielle de la France a privilégié le premium, la tech, le spatial, le quantique ou de grands projets comme les batteries. C’est une bonne chose. Mais, dans le même temps, nous avons laissé de côté une partie des produits du quotidien, considérant que les coûts de production étaient trop élevés pour être compétitifs. Aujourd’hui, les choses s’inversent. La souveraineté économique du pays passe aussi par cette industrie de proximité. Avec la robotisation et l’utilisation de l’IA, nos coûts de production ne sont finalement pas si éloignés de ceux des Chinois. Nous pouvons être aussi dynamiques qu’eux.
Comment aider les PME à investir davantage pour reconquérir certains marchés ?
Il y a des secteurs existants qu’il faut reconquérir, en aidant les entreprises à monter en gamme dans leurs investissements. Cela suppose des capex, c’est-à-dire des dépenses pour acheter des équipements et moderniser l’outil de production.
"Nous avons un défaut en France : nos PME sont sous-capitalisées par rapport à leurs voisines allemandes ou italiennes"
Mais, pour cela, il faut convaincre les organismes financiers d’accompagner davantage les entreprises en fonds propres. Car nous avons un défaut en France : nos PME sont sous-capitalisées par rapport à leurs voisines allemandes ou italiennes. Il faut mettre en mouvement à la fois les organismes financiers et les PME, qui ont souvent besoin de s’ouvrir mais n’aiment pas toujours que l’on entre dans leur capital, avec le sentiment de se déposséder.
Alors que les banques françaises sont parmi les plus riches d’Europe, parce qu’elles bénéficient de l’épargne des Français, il faut qu’elles imaginent des interventions plus fortes en fonds propres, avec des conditions de sortie adaptées, pour les PME qui ont besoin d’investir ou de se robotiser. Ce n’est pas dans leurs traditions. Nous avons commencé à en discuter avec la Fédération bancaire française.
La régulation des plateformes chinoises d’e-commerce comme Shein faisait partie de vos premiers combats. Où en êtes-vous ?
Nous sommes en train de muscler tout le dispositif réglementaire, législatif et européen de taxation, avec la taxe sur les petits colis à 2 euros et la taxe douanière à 3 euros. Toute l’Europe doit aller dans cette direction. Cela va peser sur les importations et obliger les plateformes chinoises à changer de stratégie. Pour un produit à 15 euros, cela augmente fortement le prix final du colis. Ce n’est pas neutre. Nous sommes convaincus que cela aura un effet.
En 2025, plus de 69 000 défaillances d’entreprises ont été enregistrées. Que proposez-vous pour éviter les défaillances en cascade ?
Nous avons lancé un plan de résilience du tissu économique pour lutter contre les défaillances d’entreprises. Nous avons décrété une mobilisation générale des acteurs publics et privés. Nous pouvons inverser la tendance. Quand les chefs d’entreprise anticipent les difficultés, quelles qu’elles soient, il s’agit bien souvent au départ de problèmes de trésorerie, notamment parce que les délais de paiement ne sont pas toujours respectés.
La proposition de loi portée par le sénateur Olivier Rietmann pour déplafonner les sanctions doit être examinée à l’Assemblée nationale. Elle permettra d’être plus actif sur ce sujet. Plus de 20 000 entreprises sont concernées par ces retards de paiement indus. Il s’agit souvent de grands groupes qui tardent à payer, car les amendes ne sont pas suffisamment dissuasives.
"Beaucoup d’entreprises recourent au mandat ad hoc. Cela fonctionne bien"
Nous avons aussi mis en place une charte de confiance associant acteurs publics et privés, avec une coordination du médiateur des entreprises, du médiateur du crédit, de la Banque de France et de la DGFiP. Cela permet d’activer différents leviers, du mandat ad hoc jusqu’à des reports ou des lissages de charges fiscales. Beaucoup d’entreprises recourent au mandat ad hoc. Cela fonctionne bien et il n’y a pas de difficulté particulière pour le mettre en place. Il permet notamment de dire aux banquiers : "On va lisser les échéances". Quand les entreprises sollicitent ce dispositif suffisamment tôt, une large majorité d’entre elles évitent la défaillance. À l’inverse, si elles n’anticipent pas, elles risquent d’aller jusqu’au redressement, voire à la liquidation judiciaire.
Autre sujet : la transmission-reprise d’entreprise, avec un événement le 23 avril à Bercy. C’est un enjeu majeur ?
350 000 entreprises vont changer de main dans les trois à cinq ans. Dans les dix prochaines années, 500 000 chefs d’entreprise partiront à la retraite. C’est un pivot générationnel et démographique qui peut devenir un mur. La transmission n’est pas un phénomène nouveau en soi. Ce qui est nouveau, c’est son ampleur. Elle pose une question de volume, à la fois pour les services qui accompagnent les opérations et pour la rencontre entre l’offre et la demande. L’idée est d’en faire une grande cause nationale, car c’est la mère des batailles pour l’économie de proximité comme pour les PME.
"Nous voulons présenter la reprise d’entreprise comme une solution"
Nous allons réunir à Bercy, le 23 avril, l’ensemble des partenaires économiques, dont des banques. L’objectif n’est pas seulement de parler de reprise et des conclusions de la mission sur le sujet, mais aussi d’inviter les chefs d’entreprise qui doivent céder leur entreprise. À l’image d’un speed dating, l’idée est de faire se rencontrer l’offre et la demande, et de mettre en relation d’éventuels repreneurs avec des entreprises à reprendre. Pour une nouvelle génération qui n’a pas envie d’être salariée et qui a très envie d’entreprendre, nous voulons présenter la reprise d’entreprise comme une solution.
Vous insistez notamment sur le besoin de financement de la reprise ?
L’idée est de mettre autour de la table toutes les parties prenantes. L’un des enjeux, c’est l’anticipation, car une reprise se prépare en deux ou trois ans pour une TPE-PME, et en cinq ou six ans pour une entreprise de taille supérieure. Il y a des démarches à engager, des prêts à obtenir, des financements à aller chercher.
Ceux qui reprennent ont besoin à la fois de capitaux pour racheter l’entreprise et de moyens pour investir ensuite, afin de rester compétitifs. C’est ce double défi qui se pose au même moment : financer la reprise et financer les capex nécessaires pour moderniser l’entreprise. Car celui qui vend a souvent amorti son matériel, mais celui-ci n’est pas toujours moderne. Celui qui reprend veut développer l’activité ; il doit donc investir. C’est là tout le sujet de la reprise.
"Nous souhaitons transposer l’esprit du Dutreil aux salariés"
Il ne s’agit pas seulement d’identifier 350 000 entreprises à transmettre. C’est notre souveraineté économique qui est en jeu. Nous devons convaincre les banques, notamment la Banque des Territoires et Bpifrance, d’aller davantage vers les PME. La haute fonction publique est davantage tournée vers l’industrialisation de la tech, vers tout ce qui est innovant et premium. En revanche, tout ce qui relève du quotidien est souvent regardé de plus loin. Il faut changer les états d’esprit.
Que proposez-vous pour faciliter la reprise d’entreprise ?
La première chose est de continuer à préserver le pacte Dutreil. Il est resté globalement en l’état dans le dernier projet de loi de finances, hormis l’exclusion de l’exonération des actifs non strictement professionnels. Nous souhaitons aussi transposer l’esprit du Dutreil aux salariés, car beaucoup d’entre eux peuvent être concernés par la reprise.
"Ouvrir davantage la reprise aux salariés présente plusieurs avantages"
Il y a potentiellement davantage de salariés intéressés par la reprise d’une PME qu’il n’y a d’héritiers. Ouvrir davantage la reprise aux salariés présente plusieurs avantages : cela apporte de la stabilité, de l’engagement, et cela peut ouvrir sur des modèles comme la Scop ou sur des logiques de partage de la valeur. Nous pensons à un "Dutreil salarié", dans le même esprit qu’un dispositif fiscal avantageux. Il existe déjà certaines choses, mais elles sont mal connues ou mal identifiées, avec des mécanismes qui doivent être activés au bon moment. Sans doute faut-il aller un cran plus loin. Si nous proposons quelque chose dans le projet de loi de finances 2027, il ne s’agira pas de transposer mécaniquement le Dutreil familial au Dutreil salarié.
Le partage de la valeur fait aussi partie de vos priorités ?
Nous cherchons effectivement à développer le partage des résultats des entreprises. Cela passe par l’intéressement, la participation, la prime de partage de la valeur et aussi, potentiellement, par l’actionnariat salarié. Nous constatons que les entreprises qui développent l’actionnariat salarié sont souvent plus compétitives, ont un sentiment d’appartenance plus fort chez leurs collaborateurs et un meilleur leadership sur leur secteur. La France est déjà l’un des pays d’Europe où l’épargne des ménages est la plus élevée, avec un taux qui avoisine les 19 %. L’épargne salariale progresse elle aussi, avec 26 000 entreprises de plus entrées dans le dispositif en 2025. Dans ce contexte, nous voudrions pouvoir libérer jusqu’à 5 000 euros d’épargne salariale pour soutenir la consommation, dans la lignée de la proposition de loi d’Olivier Rietmann déposée au Sénat en janvier 2026.