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Région Sud : l’industrie Mode-textile se mobilise face aux enjeux environnementaux
Enquête Région Sud # Textile et mode # Stratégie

Région Sud : l’industrie Mode-textile se mobilise face aux enjeux environnementaux

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Confrontées à une demande croissante pour des produits plus durables et locaux, de nombreuses entreprises régionales du secteur mode adoptent des stratégies innovantes. Entre relocalisation de la production, réduction des stocks, fabrication à la demande et recyclage des matériaux, les acteurs de la région Sud cherchent à allier performance économique et respect de l’environnement.

Mode — Photo : D.Gz.

Après le confinement, selon une étude OpinionWay, "42 % des Français se disaient attentifs au respect de l’environnement et choisissaient notamment d’acheter en circuit court. Ils se disaient même prêts à payer plus cher pour acheter un produit fabriqué en France", rappelle Jocelyn Meire, fondateur de l’association Fask et président de l’Union des Professionnels de la Mode et de l’Habillement (UPMH Paca). Cette organisation qui a récemment changé de nom et de dynamique, en se rebaptisant Mode In Sud, regroupe 130 adhérents, de tous horizons et de toutes tailles, appartenant à la filière textile-mode en Région Sud, elle est membre de la Fédération Française du Prêt-à-Porter Féminin, dont la vocation est de représenter l’ensemble des entreprises de la filière (prêt-à-porter féminin et masculin) qui représenterait ainsi 60 000 emplois directs et indirects.

Un secteur polluant

Le secteur de la mode en France compte 2 500 entreprises et est considéré comme l’un des plus polluants, responsable de près de 4 % des émissions mondiales de CO2. La filière génère en outre chaque année environ 92 millions de tonnes de déchets textile, dont seulement 12 % sont recyclés.

Les jeunes créateurs s’engagent pour l’environnement

"Depuis trois ans, tous les jeunes créateurs qui viennent rejoindre Fask souhaitent avoir une activité la moins nocive pour l’environnement. Il y a une vraie sensibilisation à cette problématique", poursuit le président, rappelant que Fask a édité en 2021, avec le concours de la Région Sud, un Livre blanc sur la transition écologique de la filière mode. "Les jeunes créateurs favorisent le travail en local et les entreprises plus reconnues, rationnalisent et rapprochent leur production en Europe".

Rationnaliser la production

"L’objectif est en effet de produire au plus juste pour ne pas avoir d’invendus et ne pas générer de déchets", confie Rosemonde Torres, qui codirige l’entreprise Sugar (35 salariés ; CA : n.c.) avec Jean-Richard Tokatlian. Toutefois, si l’entreprise, qui s’est récemment installée dans une nouvelle usine à La Penne-sur-Huveaune, a longtemps fabriqué dans la Cité phocéenne l’ensemble de sa production, elle s’est finalement résolue à sous-traiter une partie de ses collections à un atelier de vingt personnes en Tunisie, dirigé par un de ses anciens collaborateurs, ne conservant à Marseille que le tricotage de la maille Richelieu sur trois machines historiques de 1950. Sugar adopte également une stratégie de collections "intemporelles", réutilisant les tissus et permettant flexibilité et durabilité. "Nous avons toujours voulu proposer des produits de qualité Made in France et ne pas simplement jouer la carte du prix. Mais, si nous fabriquions en France nos produits coûteraient 40 % plus cher", explique Rosemonde Torres, qui déplore : "C’est le prix final qui décide de tout. Le consommateur n’est plus prêt à payer le juste prix. Et toutes les délocalisations des entreprises de mode ont un autre effet collatéral : le savoir-faire n’existe plus en France".

Changement de pratiques chez Kaporal

Dans ce contexte, Kaporal (80 salariés au siège de l’entreprise ; CA 2024 : 60 M€), entreprise emblématique récemment reprise par trois cadres du groupe, a décidé de se positionner autrement, en choisissant de réduire au plus juste ses productions et de mettre fin aux achats "à l’aveugle", privilégiant des collections plus ciblées et des stocks plus réduits. "Nous ne produisons plus que le minimum nécessaire à l’implantation dans les magasins et à la constitution d’un stock tampon. Nous voulons sortir de la logique des opérations de déstockage et ainsi construire une nouvelle désirabilité pour nos produits. Le nombre de références a également baissé : là où nous en comptions 1 700 à 1 800 par collection il y a 7 ans, aujourd’hui, nous en avons 700 à 800", détaille Nicolas Ciccione, directeur général de Kaporal. Si, pour l’instant, l’entreprise a conservé ses fournisseurs historiques, elle ne s’interdit pas, demain, de changer, pour aller vers des produits plus responsables.

À plus long terme, la marque songe à relocaliser "au plus proche de l’Europe" sa production, actuellement réalisée au Maroc. La marque pratique, par ailleurs, depuis désormais neuf ans à la fois recyclage et upcycling. Elle a ainsi récolté, en contrepartie de bons d’achat sur l’achat de produits neufs, plus de 50 tonnes de jeans, utilisées non seulement, pour un tiers du volume, à la confection de nouveaux vêtements en denim, dans des collections capsules 100 % upcyclées, notamment avec l’atelier marseillais 13 A’tipik, mais également pour les deux autres tiers, afin de concevoir un isolant thermique et acoustique écologique.

Produire à la demande

Ce pas de côté nécessaire, la marque toulonnaise Triloop (6 salariés ; CA : n.c.), créée en 2021 par Valentin Garcia et Sandra Huon, qui propose des vêtements de sport écoresponsable pour la natation, la course à pied, le vélo et le triathlon, l’a entrepris dès sa création. Elle a ainsi choisi d’optimiser sa production pour des raisons environnementales et des raisons économiques. "L’impact écologique de produits fabriqués à l’autre bout du monde dans des quantités astronomiques est énorme. C’est contre ce modèle que nous avons voulu nous positionner. Le marché textile raisonne à l’envers, d’autant que l’expertise existe près de chez nous."

Triloop a travaillé avec l'Alpsman — Photo : Triloop

Aujourd’hui, Triloop travaille notamment par l’intermédiaire d’événements sportifs. "Nous avons travaillé pour les triathlons de Genève ou d’Evian, ou encore le marathon d’Annecy. Sur ces événements sportifs, nous pouvons intervenir de deux manières différentes : soit, nous fournissons un vêtement technique, soit nous proposons de produire à la juste quantité du merchandising sur commande des participants. Cette deuxième offre marche de plus en plus. Nous travaillons avec des fournisseurs sur cinq références que nous maîtrisons totalement." Ces opérations sur des événements représentent désormais 35 % du chiffre d’affaires de Triloop, qui toutefois travaille majoritairement avec des ateliers installés en Italie ou au Portugal.

Ne fabriquer qu’à la commande, c’est aussi le crédo de la marque de vêtements féminins Noliju (3 salariés ; CA : n.c.), basée à Biot, près de Sophia Antipolis, créée en 2016 par Norah Luttway, qui a également choisi de se fournir au plus près de l’entreprise. Les tissus, recyclés, issus de la récupération de filets de pêche ou de bouteilles plastiques, viennent ainsi de France ou d’Italie. "Pour éviter le surstockage, nos pièces sont vendues à la demande, en pré-commande. Mais, il faut alors faire de la pédagogie, il faut expliquer. Le prix est forcément plus élevé et le délai est d’au moins six semaines". Les sites de production sont quant à eux répartis entre des ateliers familiaux en France et au Portugal.

Made in France : un défi économique

Pour réduire son empreinte carbone, la marque marseillaise de prêt-à-porter féminin AFC (Atelier Français de Confection), estime, elle, que la fabrication à la demande doit s’associer au Made in France. "C’est une nécessité si l’on souhaite avoir moins d’impact sur l’environnement", souligne Aude de Vernisy, qui avec son mari Julien dirige la société (25 salariés, 1,5 M€ de CA) qui souhaite être la plus éco responsable possible. "Les agents prennent les commandes des boutiques et nous n’achetons en tissu que ce qui est nécessaire à la production. Nous réduisons ainsi les chutes, les déchets et le nombre de pièces fabriquées", poursuit-elle. Pour ses tissus, l’entreprise se fournit à 80 % en France. "Cela nous coûte plus cher mais cela permet aussi d’avoir des relations privilégiées avec nos fournisseurs et ainsi de pouvoir commander les quantités dont nous avons vraiment besoin. Les quelques chutes sont réutilisées pour faire des pochons ou des sacs pour les boutiques". L’ensemble de la production de l’entreprise est réalisé dans un atelier de 700 m² à Marseille. "Nous entrons du tissu et nous ressortons un produit fini que nous revendons dans des boutiques multimarques et au sein de nos trois boutiques à Marseille, Saint-Rémy-de-Provence et Nice, précise Aude de Vernisy. Notre politique de faible stock nous permet de fabriquer en France, sinon nous ne serions pas compétitifs : tissu plus cher, coût horaire plus élevé, davantage de temps nécessaires… Donc, au final, un prix plus cher".

Générer des volumes pour baisser les coûts

Un raisonnement que combat de son côté Annie Carrai, la directrice du développement de l’entreprise Fil Rouge (80 salariés ; CA : 4,4 millions d’euros) présidée par Jean-François Aufort. De septembre 2023 à fin juin 2024, la société marseillaise a en effet fabriqué 103 000 pièces pour le compte de Decathlon pour le Comité d’organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques, démontrant qu’il était possible de fabriquer en France avec des volumes importants, tout en restant compétitifs.

Pendant deux ans, les petites mains de l’atelier marseillais d’insertion, Fil Rouge (200 personnes), ont confectionné les 100 000 t-shirts qui seront portés par les 45 000 volontaires bénévoles des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024. Cette commande est née d’un partenariat avec Decathlon, l’opérateur du comité olympique pour l’habillement des volontaires des JO, qui a sélectionné deux autres fournisseurs — Photo : DR

"L’industrie textile pourrait revenir en France. Nous avons mis en place des chaînes industrielles afin d’accroître la rapidité de fabrication, donc faire du volume, et ainsi pouvoir proposer des tarifs attractifs. À partir de 200 pièces, nous pouvons avoir des tarifs similaires à ceux pratiqués en Chine, tout en proposant plus de souplesse dans le réassort, en misant sur les circuits locaux et en réduisant l’empreinte carbone", affirme-t-elle. "Tout dépend des volumes que l’on nous confie. Le prix doit être travaillé sur un projet global de partenariat tout au long de l’année", ajoute-t-elle. Pour les matières, Fil Rouge s’approvisionne notamment au Portugal. "Des métiers ont disparu. Tant que nous ne produirons pas en France des volumes suffisamment conséquents, nous ne trouverons plus de matière en local. Si nous nous contentons de travailler sur de petites commandes, nous n’aurons jamais les volumes nécessaires pour inverser la tendance", poursuit la dirigeante qui a ainsi choisi de se positionner aujourd’hui sur le marché des uniformes scolaires dont elle a décroché des marchés dans les Alpes-Maritimes et à Aix-en-Provence. "Nous aimerions devenir l’opérateur incontournable des uniformes scolaires en Région Sud".

Si la filière s’ingénie à devenir plus éco-responsable mais peine à se relocaliser en France, pour d’évidentes raisons de coût ou de main-d’œuvre, Arnaud Marchand, fondateur de la marque Natif (35 à 40 salariés, CA : nc), née en 2021 à Porquerolles, préfère clairement jouer la carte de la transparence vis-à-vis de ses clients. "Nous détaillons tout sur son site Internet. Nous ne revendiquons pas d’image écolo. Nous faisons le maximum que nous pouvons en utilisant des polyesters recyclés, du coton bio à 100 %, des teintures bio. Nous tentons de nous positionner sur un marché où il existe beaucoup d’incohérences". La marque, qui a développé une gamme de coton biologique et vegan, travaille avec des pays voisins, comme le Portugal, la Tunisie et la Turquie afin d’avoir plus de flexibilité sur les délais, les visites des usines et les choix de matériaux. Elle continue aussi de travailler avec l’Asie et l’Inde car "ils sont très compétents et compétitifs".

"Toute activité économique fait du mal à l’environnement. Il est impossible d’être parfait. D’autant que l' "ultra fast fashion" produit toujours plus et multiplie les collections. La vraie solution se trouve sans doute dans l’acte d’achat. Il faudrait apprendre à consommer moins et mieux", conclut Jocelyn Meire, président de Mode In Sud.

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