Creuse
Pinton, la minutieuse renaissance du tapissier creusois
Creuse # Industrie # Stratégie

Pinton, la minutieuse renaissance du tapissier creusois

S'abonner

Inverser la spirale du déclin. C’est ce à quoi s’attelle depuis plus de 20 ans Lucas Pinton, dirigeant de la manufacture éponyme de tapisseries haut de gamme. Passé tout près de la faillite au début des années 2000, Pinton poursuit une singulière renaissance, opérée à coups de rachats, d’investissements industriels et d’export autour d’un savoir-faire séculaire.

Lucas Pinton est l’actuel dirigeant de la manufacture creusoise Pinton, dont il a repris les rênes dans les années 2000 — Photo : Pinton

C’est à une véritable renaissance industrielle que s’est attelée en 2002 l’entrepreneur Lucas Pinton. Le dirigeant, issu de la cinquième génération d’une famille au patronyme intimement lié à la tisseranderie, s’efforce de perpétuer le savoir-faire unique de la manufacture creusoise éponyme, tapissier décorateur à la réputation internationale.

Les règles de l’art

Inscrits dans la tradition séculaire de la tapisserie d’Aubusson, née au XVe siècle grâce à l’eau acide de la Creuse qui permettait d’obtenir de bonnes teintes pour la laine, les Ateliers Pinton ont changé de forme et de visage au fil des siècles. Si on retrouve les premières traces du nom de famille dès le début du XVIe siècle, la manufacture situe sa naissance à Felletin en 1867.

"À cette époque, il n’y avait pas qu’une seule manufacture mais plein d’ateliers un peu partout. Soit ils étaient rachetés, soit ils agissaient en sous-traitants. C’étaient de petites unités qui pouvaient compter jusqu’à une dizaine d’artisans", précise Lucas Pinton. C’est en Creuse qu’on fabrique et à Paris que l’on vend via le siège social qui pilote une activité de négoce depuis la fin du XIXe siècle.

La tapisserie d’Aubusson se pratique sur un métier à tisser horizontal, dit de "basse-lisse", grâce à un modèle dessiné par l’artiste et reproduit sur un carton — Photo : Pinton

Mariages, fratries et, plus tard, association avec des investisseurs extérieurs contribuent à développer l’activité. Elle prend un tournant majeur durant l’Après-guerre et les Trente glorieuses en se tournant vers l’art pour moderniser ses inspirations.

"Mon grand-père avait compris que la tapisserie ne pouvait pas se développer si on n’était pas en contact avec des artistes qui essayaient de la renouveler. Pinton est allé chercher des architectes, décorateurs et artistes qui nous ont permis d’explorer de nouveaux chemins", détaille Lucas Pinton, citant une liste regroupant notamment Le Corbusier, Fernand Léger ou Pablo Picasso.

L’art est aussi un bon moyen de justifier la facture finale. "On parle de productions tellement chères qu’elles ne peuvent se justifier que par la côte d’artistes importants. L’écosystème de l’art, qui y voit aussi un nouveau support, est devenu notre clientèle".

Pablo Picasso fait partie de la longue liste d’artistes célèbres ayant collaboré avec la manufacture — Photo : Pinton

L’entreprise, tirant parti de l’engouement, regroupe ses ateliers dans son nouveau siège de Felletin en 1973 et se diversifie au fil des ans dans la moquette ou le tapis tufté en 1992.

"Un cadeau empoisonné"

Son histoire n’échappe pourtant pas à un lent déclin, accéléré dans les années 90. "Mon père était un mauvais dirigeant. Il n’a pas su s’entourer, il a essayé de tirer le maximum d’un schéma classique sans le faire évoluer", avoue Lucas Pinton.

Freinée par une conjoncture moins porteuse et une image vieillissante, la manufacture perd peu à peu le fil du succès. Elle vend ses bureaux parisiens en 1999 et passe par la case redressement en 2002. Menacée de faillite, elle est reprise par Lucas Pinton, étudiant en économie de 23 ans.

"J’ai récupéré une boîte en piteux état. Il y avait des fuites d’eau, on venait en bottes, et il ne restait plus de 5 à 10 salariés dont trois qui partaient à la retraite. Il n’y avait plus aucune commande, plus de clientèle", avoue le chef d’entreprise. "Je l’ai fait parce que mon père m’avait demandé de sauver la boîte et qu’il fallait bien s’y coller, même en avançant avec très peu de moyens. J’avais reçu un cadeau empoisonné. Il n’y avait aucune raison de réussir, tous les contextes étaient défavorables".

Un fil après l’autre

La paire de décennies qui suit ressemble pourtant furieusement à une résurrection. Lucas Pinton retisse peu à peu la croissance de l’entreprise, un fil après l’autre. "On n’allait plus voir les clients avec un produit lambda français et donc bien plus cher que les autres mais avec quelque chose de beau. Ça a tout changé."

La première grosse commande du repreneur de Pinton arrive en 2006 pour un bateau de luxe. Petit à petit, son réseau d’artistes se réactive, les différents pans d’activité se structurent et les clients se diversifient : décorateurs, architectes, galeries et musées côtoient désormais institutionnels, yachting, aviation ou boutiques et hôtels de luxe.

Pinton poursuit ses collaborations avec des artistes modernes, à l’image de celle nouée avec le peintre et sculpteur britannique Glenn Brown en 2022 — Photo : Pinton

L’entrée de Jacana Invest au capital de Pinton en 2015 vient consolider la dynamique. "C’est un fond familial qui est là dans la durée. Il est arrivé dans une boîte qui faisait un million et demi. On devrait terminer l’année à 12 millions", sourit Lucas Pinton.

Synergie de groupe

La reconquête, qui représente aujourd’hui plus de 60 % du chiffre d’affaires de Pinton, a joué un grand rôle dans son nouvel essor. Elle s’y développe via des agents commerciaux (Royaume-Uni, Belgique, Italie, Russie…), la création de showrooms (Paris, Nice, Doha, Dubaï) ou, plus récemment, de filiales. À New York en 2020 s’ajoute Hong Kong l’année suivante.

L’Asie est aujourd’hui un relais de croissance majeur de Pinton, qui a livré pour la première fois en février dernier une tapisserie de l’artiste franco-chinois Zao Wou-Ki à un galeriste local. "Nous sommes au début du processus, on commence à rentrer en Chine continentale, nous avons nos premières commandes au Japon. L’attrait est important. On concurrence les Asiatiques sur place."

Le renouveau du groupe, qui compte aujourd’hui environ 120 salariés, passe aussi par les rachats. Il a bouclé en 2021 celui d’Art de Lys, fabricant de tissages Jacquart à Lys-lez-Lannoy (Nord). En 2023, Lucas Pinton est devenu majoritaire de la Manufacture Royale du Parc d’Aubusson suite à un redressement. Passée de 26 salariés à sa reprise à 35 aujourd’hui, spécialisés dans le tissage de moquettes haut de gamme, Pinton entrevoit son avenir dans la conquête de nouveaux clients dans l’architecture ou la décoration.

Pinton a inauguré en mai 2024 une nouvelle usine de 1800 mètres carrés dédiée à la production de tapis tuftés — Photo : Pinton

Loin d’être terminée, la transformation de Pinton continuera de miser sur les rachats et l’export. Pour attaquer frontalement le tapis chinois à bas coût, le groupe a inauguré en mai 2024 une nouvelle usine de 1 800 m2 à Croze (pour un peu plus de 3 M€). Équipée de nouveaux outils robotisés, le site a l’ambition de "multiplier par cinq la production de tapis tufté. Croze doit sortir six millions de tapis par an d’ici 4 à 5 ans", glisse Lucas Pinton. "J’espère que le groupe arrivera à 40 millions d’euros de chiffre d’affaires d’ici là."

Les dates clés

XVIe siècle

La famille Pinton apparaît déjà dans des relevés de tapissiers d’Aubusson. L’une de ses figures importantes, Joseph Pinton, né en 1770 à Aubusson, devient militaire dans le corps d’élite des chasseurs à cheval et exerce plusieurs métiers de tisserand.

1867

Les Ateliers Pinton ont été créés en 1867 à Felletin, près d’Aubusson (Creuse). En parallèle, Joseph et Olivier Pinton s’installent aussi à Paris à la fin du XIXe comme négociants en tapis et représentants de commerce pour le tapissier et tisseur Bournaret.

1920-30

C’est à cette période que Pinton démarre ses collaborations avec des artistes, le premier important étant le peintre Joan Miro. Ces collaborations ne cesseront plus : Léger, Picasso ou Chagal passeront entre les mains expertes des tisseurs creusois.

1967

Cent ans après la création des ateliers, Olivier Pinton reprend la direction d’une entreprise qui s’est modernisée et diversifiée, notamment en créant un département moquette, tapis tufté et un service de pose et de conseils.

1973

Pinton regroupe toute la fabrication dans son nouveau siège à Felletin, réunissant des bureaux, les ateliers et un espace d’exposition et de vente.

2002

La manufacture Pinton est proche de la faillite. Son gérant, François Pinton, demande à son jeune fils de 23 ans de reprendre peu à peu les rênes de l’entreprise familiale.

2023

En s’associant à l’investisseur industriel belge De Poortere, Pinton devient le principal actionnaire de la Manufacture Royale du Parc (MRP), ex-manufacture Sallandrouze (fondée en 1751) spécialisée dans la production de moquette haut-de-gamme qu’on retrouve au Sénat ou dans les trains de la SNCF.

En chiffres

120

C’est le nombre de salariés actuels de Pinton, devenu un groupe depuis les rachats successifs d’Art de Lys en 2021 et d’MRP en 2023.

23

C’est, en mètres, la longueur de la plus grande tapisserie du monde tissée d’un seul tenant par Pinton en 1962. Cette représentation religieuse (le Christ en Gloire), qui a nécessité 4 ans de travail, orne la cathédrale de Coventry (Grande-Bretagne).

3 millions d’euros

C’est la somme qui a été investie par Pinton pour créer une nouvelle usine à Croze, près de son siège de Felletin. Elle est dédiée à la fabrication de tapis tuftés, dont l’entreprise veut démultiplier la production.

Creuse # Industrie # Stratégie # PME
Fiche entreprise
Retrouvez toutes les informations sur l’entreprise SOC ATELIERS PINTON