"On ne peut pas demander les mêmes efforts à une PME qu'à une multinationale"
Interview # Agroalimentaire # Économie

Léonard Prunier président de la FEEF "On ne peut pas demander les mêmes efforts à une PME qu'à une multinationale"

Le dirigeant sarthois Léonard Prunier, président de la Fédération des entreprises et entrepreneurs de France (FFEF), alerte sur la situation financière de plus en plus tendue d’un nombre croissant d’entreprises. Il appelle le gouvernement à simplifier certains dispositifs administratifs et à différencier dans la loi les obligations auxquelles PME ou multinationales sont soumises.

Le dirigeant sarthois Léonard Prunier préside la Fédération des entreprises et entrepreneurs de France, qui représente 1100 adhérents, en majorité des PME — Photo : FEEF

En tant que président de la fédération des entreprises et entrepreneurs de France (FEEF), vous avez alerté sur le fait que des entreprises ont perdu leur assureur. S’agit-il de cas isolés ou d’une tendance ?

C’est en effet le choix de certaines sociétés d’assurance. Des entreprises ont appris fin octobre que leur assurance ne renouvellerait pas leur contrat en décembre. Cela concerne la responsabilité civile et la couverture des dommages et biens, c’est-à-dire les bâtiments et les pertes d’exploitation. Nous ne savons pas encore précisément combien d’entreprises sont concernées, ni le nombre d’assurances qui mettent en place cette politique de désengagement. Cela peut être l’initiative de quelques caisses régionales ou groupes plus importants. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a un vrai mouvement. Ce qui met à mal les politiques d’investissement dans les entreprises. Et cela pose question quand on parle de la réindustrialisation de la France…

Les entreprises concernées connaissent-elles des difficultés financières ?

Pas forcément. Certaines d’entre elles se portent même très bien. Même si globalement, les PME voient leur situation se détériorer. La dernière étude que nous avons commandée auprès de la Banque de France dresse un état des lieux des 1 100 comptes de nos adhérents, des PME et ETI qui représentent un chiffre d’affaires global de 22 milliards d’euros. De cette étude, il ressort que 33 % de nos entreprises sont déficitaires, contre 19 % en 2018. Que la moitié d’entre elles ont un endettement supérieur à sept ans — sept ans, c’est un point de bascule significatif. Et que le poids des charges sur leur EBE s’est fortement alourdi depuis le Covid.

D’où vient cette tendance négative, selon vous ?

Il y a le problème de la complexité administrative. Et elles ont pris l’inflation de plein fouet. Les taxes et le coût du travail sont très élevés en France. Les salaires ont augmenté d’environ 6 % depuis le Covid. Les PME ne parviennent donc plus à résorber leurs pertes. Chez les adhérents de la FEEF, le résultat net se situe en moyenne à 2,1 %.

En quoi la complexité administrative peut-elle peser à ce point sur la santé des entreprises ?

Prenons l’exemple d’Egalim. Cette loi concerne directement 90 % de nos adhérents qui opèrent dans l’agroalimentaire. Elle inscrit dans les relations commerciales avec les distributeurs des indices de coûts, des clauses de renégociation, etc. En théorie, les prix sont fixés à l’année. Mais un système de calcul donne le droit de faire évoluer les prix, en cas de flambée des matières premières agricoles, par exemple. Ce système n’est pas assez simple, il rend les choses encore plus complexes. Pour faire évoluer les prix, il faut remplir des formulaires, ce qui fait qu’on passe plus de temps avec nos avocats qu’à faire du commerce. Aujourd’hui, on voit de grands groupes faire appel à des cabinets spécialisés pour réviser leurs formules de prix : ces cabinets les facturent 50 000 à 100 000 euros. Une PME, qui n’a déjà pas forcément de service juridique en interne, ne peut évidemment pas se permettre de se payer cela.

Il n’y a pas que des PME qui souffrent : que vous inspire la situation de Casino, et aujourd’hui d’Auchan ?

C’est pour nous très inquiétant. Il faut d’un côté des agriculteurs qui vivent bien de leur métier : 78 % des matières premières de nos entreprises viennent de France, à moins de 300 kilomètres des usines pour une bonne partie. Mais de l’autre côté, il faut aussi des distributeurs solides. Car le risque, pour nous, est de voir encore se renforcer l’aval de la chaîne, ce qui ne ferait qu’accroître les disparités. Nous n’avons déjà affaire qu’à cinq groupes structurés de la distribution pour négocier nos produits.

Quelles solutions préconisez-vous ?

Nous demandons par exemple de se référer aux règles européennes pour les entreprises dont le chiffre d’affaires consolidé est inférieur à 350 millions d’euros en moyenne mondiale. C’est-à-dire de pouvoir différencier le cadre juridique en fonction de la taille des fournisseurs. On ne peut pas demander les mêmes efforts à une PME qu’à une multinationale. Il faudrait aussi sanctuariser le tarif fournisseur des PME et des ETI de croissance. Cela permettrait de leur redonner du souffle, cela amènerait aussi davantage de confiance dans les relations commerciales. Actuellement, pour les remises tarifaires, si on renégocie la partie haute des tarifs et qu’on se déconnecte des marges concurrentielles vis-à-vis des acheteurs, on disparaît des rayons par rapport à des marques qui ont des moyens très substantiels.

La préservation du pouvoir d’achat des Français est souvent un obstacle aux évolutions des rapports avec la distribution…

Déjà, pour parler de pouvoir d’achat, le premier point est d’avoir un emploi. Donc, il faut des entreprises : notre fédération représente 55 000 emplois. De plus, on a vu la prise de conscience avec toutes les crises que nous venons de traverser de la nécessité de produire en France. On commence à avoir une écoute auprès du gouvernement, qui semble avoir conscience que des dispositifs sont trop complexes et représentent des coûts supplémentaires plutôt que de nous protéger.

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