Pays de la Loire
"Nous sommes à une phase charnière de consolidation pour la filière hydrogène"
Interview Pays de la Loire # Production et distribution d'énergie # Conjoncture

Maud Augeai directrice commerciale France de Lhyfe "Nous sommes à une phase charnière de consolidation pour la filière hydrogène"

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Chiffre d’affaires en croissance, développement international, logistique intégrée, subventions, réseaux de transport, mais aussi manque de visibilité politique en France… Maud Augeai, directrice commerciale France de Lhyfe, fait le point sur la trajectoire de l’entreprise nantaise et les défis de la filière de l’hydrogène vert.

Maud Augeai, directrice commerciale France de Lhyfe — Photo : © Arnaud Février - Arnaud Février

Où en est aujourd’hui Lhyfe dans un contexte que beaucoup qualifient de charnière pour l’hydrogène vert ?

C’est effectivement une période charnière, marquée par une consolidation du marché. Certains acteurs n’arrivent pas à suivre, mais c’est un processus sain. C’est le signe qu’on passe à une autre étape. Chez Lhyfe, nous avons démarré en 2017, avec une première levée de fonds en 2019. Cela nous a permis de créer le premier site de production à Bouin, en Vendée. Ce site tourne très bien, il nous a servis de démonstrateur, mais aussi de retour d’expérience pour passer à des échelles plus grandes. Nous avons commencé par 1 MW de production.

Nous avons ensuite ouvert les sites de Buléon (Morbihan) et de Bessières (près de Toulouse) qui en production font 5 fois plus que Bouin. Nous passons désormais à des unités de 10 MW en construction en France et en Allemagne.

À terme, nous visons des sites de 100 MW et plus, comme celui du Havre, qui servira à alimenter en priorité des usages industriels, mais aussi des clients en hydrogène dit "bulk" (livré en conteneur, NDLR).

"Notre force, c’est aussi la logistique. Nous avons développé une flotte de plus de 70 conteneurs pour transporter l’hydrogène. Une compétence rare chez les nouveaux acteurs"

Sur quelle zone géographique intervient aujourd’hui Lhyfe ?

Nous sommes présents dans douze pays en Europe et au Canada. Cinq d’entre eux génèrent déjà du chiffre d’affaires. Même quand nous n’avons pas encore de site en propre, nous fournissons nos clients avec de l’hydrogène vert acheté à d’autres producteurs. Cela nous permet de créer le marché, de nouer des liens avec les clients, d’anticiper l’implantation de nos futurs sites.

"En France, l’attente de plus de deux ans d’une nouvelle stratégie hydrogène a gelé des projets"

Notre force, c’est aussi la logistique. Nous avons développé une flotte de plus de 70 conteneurs pour transporter l’hydrogène. Nous avons une équipe dédiée à cette activité, c’est une compétence rare chez les nouveaux acteurs de l’hydrogène.

À part les grands acteurs de la filière comme Air Liquide ou Linde, nous sommes parmi les seuls à maîtriser cette chaîne de bout en bout. La Logistique est donc un service que nous proposons aux autres acteurs.

Est-ce que vous suivez encore votre feuille de route initiale ?

Elle a évolué. Au départ, nous pensions que la majorité de nos sites alimenteraient la mobilité. Or, elle peine à décoller, notamment à cause du manque de visibilité sur les soutiens publics. En revanche, les usages industriels progressent plus vite que prévu, et nous avons su nous adapter.

Matthieu Guesné, président-directeur général et fondateur de Lhyfe, lors du lancement en bourse de cette société de production d’hydrogène vert — Photo : David Pouilloux

Qu’est-ce qui vous a ralenti ?

En France, l’attente de plus de deux ans d’une nouvelle stratégie hydrogène a gelé des projets. Nous avons eu trois premiers ministres en deux ans ! La subvention de 149 millions d’euros pour notre site du Havre, annoncée en avril 2024, n’a été officiellement actée qu’en mai 2025, après une longue période d’instabilité politique. Le chèque est resté sur le bureau sans être signé, et cela crée aussi du retard pour notre développement.

"L’hydrogène vert est une technologie jeune – cinq ans à peine de structuration en France – et elle a besoin de visibilité à long terme"

Cette instabilité, couplée à un manque de vision et d’ambition sur la politique écologique, a vraiment freiné le développement de la filière en France. L’hydrogène vert est une technologie jeune – cinq ans à peine de structuration en France – et elle a besoin de visibilité à long terme. Les industriels, pour investir, ont besoin d’un cap à cinq ou dix ans. C’est ce qui manque. Pendant ce temps, les Pays-Bas ou l’Allemagne avancent, ils tiennent leurs délais et transposent les règles européennes plus rapidement.

"Alors que d’autres pays européens avancent, la France patine"

Heureusement, pour ce qui concerne Lhyfe, notre ouverture à l’international nous donne de la résilience : les marchés allemand, suédois, britannique ou espagnol avancent plus vite. Pour dire les choses simplement, alors que d’autres pays européens avancent, la France patine.

Comment s’impliquent aujourd’hui les banques dans la filière ?

Nous vivons là aussi une étape importante, pas seulement pour nous, mais pour toute la filière. Pour la première fois en Europe, une banque a accepté de financer un portefeuille de projets de production d’hydrogène renouvelable via des sociétés de projet, et non via la maison mère Lhyfe.

Cela veut dire que ces projets sont désormais jugés assez "dérisqués" pour être financés par emprunts bancaires. Une dette bancaire, en termes d’intérêts, est moins chère qu’une levée de fonds. Concrètement, cela nous permet de récupérer une partie de la trésorerie investie pour la réinjecter dans d’autres projets en cours de développement. Nous venons ainsi de conclure un premier financement de projet de 53 millions d’euros en dette bancaire pour un portefeuille d’usines de production d’hydrogène vert, une première en Europe. C’est un mécanisme classique dans l’éolien ou le photovoltaïque, mais inédit dans l’hydrogène. C’est un signal fort qui démontre la maturité de notre filière. Cela ouvre la voie à d’autres financements de ce type pour l’ensemble du secteur.

Vos clients acceptent-ils un surcoût pour l’hydrogène vert ?

Pas toujours, mais il est faux de penser que l’hydrogène vert est forcément plus cher. En fonction de la géographie, et surtout de la proximité des clients, nous pouvons être compétitifs. Transporter de l’hydrogène coûte cher, et le prix grimpe vite avec les kilomètres. Or, nous avons une implantation de sites plus proche des clients que nos concurrents qui produisent massivement dans quelques hubs et qui font des centaines de kilomètres pour livrer.

Dans la mobilité, il existe aussi une incitation fiscale : seuls les distributeurs d’hydrogène renouvelable bénéficient d’un abattement fiscal. Côté industriel, certains clients acceptent un prix premium, surtout lorsque l’hydrogène n’est qu’une part marginale de leur coût de production, car cela participe à leur feuille de route de décarbonation de leurs activités.

Quels sont vos objectifs en termes de production et de chiffre d’affaires ?

En 2024, nous avons réalisé 5,2 millions de chiffre d’affaires. En 2025, nous visons entre 10 et 15 millions d’euros. Fin 2026, nous aurons six sites opérationnels. Notre objectif de chiffre d’affaires pour 2026 est de 100 millions d’euros. Nous serons alors à l’équilibre sur le plan financier : notre chiffre d’affaires couvrira nos charges. Notre siège est à Nantes, et le restera, même si nous déménageons actuellement près de la gare de Nantes. Environ 120, de nos 200 salariés, y seront installés.

Notre plus important site de production, site industriel du Havre, que nous construisons et exploiterons, sera opérationnel en 2029, et aura un impact important sur notre chiffre d'affaires. Une partie de notre développement repose et reposera aussi sur un autre axe stratégique : nous apportons désormais notre expertise de développeur à d'autres investisseurs dans certains projets, ce qui crée de nouveaux revenus sous forme de prestations.

Où en est-on sur le volet réseaux et interconnexions ?

Il y a des progrès. Les Pays-Bas, la Belgique ou l’Allemagne avancent vite, avec la réutilisation des canalisations existantes, souvent plus épaisses que les récentes. En France, le principe est de créer des hubs industriels (Le Havre, Dunkerque, Marseille, Saint-Nazaire…) et de les relier entre eux.

Concernant les interconnexions avec l’international, le principal enjeu est financier et réglementaire, pas technique. Produire de l’hydrogène au Maghreb ou en Amérique latine est séduisant sur le papier, car l’électricité y sera moins chère, mais très complexe à mettre en œuvre pour des raisons de financement de ces projets. Une production locale made in France, ou Made in Europe, reste donc pertinente.

Votre site de Bouin a été récemment certifié RFNBO. Que cela signifie-t-il concrètement ?

C’est une reconnaissance majeure. Cela signifie que notre hydrogène est produit à partir d’électricité 100 % renouvelable, traçable, et conforme aux critères européens. C’est essentiel pour les clients qui veulent bénéficier d’aides ou de crédits carbone. Nous sommes les premiers en France à avoir cette certification, et nos sites de Buléon et Bessières sont en cours d’audit également. Et tous nos sites le seront rapidement.

Quelle est la situation financière de Lhyfe, aujourd’hui ?

En mai 2022, notre introduction en Bourse sur Euronext Paris nous a permis de lever 118 millions d’euros, un montant qui s’ajoutait à d’autres levées effectuées depuis 2019. L’ensemble de nos levées de fonds atteignent 184 millions d’euros, une somme qui constitue toujours le socle de nos fonds propres. Depuis, Lhyfe a sécurisé également 240 millions d’euros de subventions publiques, dont 149 millions pour le projet Green Horizon au Havre.

"La filière entre dans une nouvelle phase, plus structurée. Et je pense que Lhyfe est aujourd’hui assez solide pour tenir sa place quand le marché basculera vraiment"

Au 31 décembre 2024, notre trésorerie atteignait 72 millions d’euros, renforcée début 2025 par un premier financement de projet de 53 millions d’euros – une première en Europe pour l’hydrogène vert. Cette structuration financière, combinant subventions, fonds propres et désormais dette projet, nous permet de soutenir le déploiement de nos sites en France et en Europe.

Êtes-vous optimiste pour l’avenir pour la filière hydrogène ?

Oui, fondamentalement. Il y a eu des retards, des tergiversations, des freins, mais on n’aura pas le choix d’accélérer. La décarbonation passera par l’hydrogène vert pour de nombreux usages industriels et la mobilité lourde. La filière entre dans une nouvelle phase, plus structurée. Et je pense que Lhyfe est aujourd’hui assez solide pour tenir sa place quand le marché basculera vraiment.

Pays de la Loire # Production et distribution d'énergie # Hydrogène # Conjoncture # Investissement # PME