Vous prenez les rênes d’une entreprise en croissance, solide financièrement. Quels sont vos axes stratégiques pour les années à venir ?
Nous ne faisons pas de grands plans stratégiques à 15 ans, mais notre objectif est de poursuivre le développement de notre groupe par la croissance organique et externe de l’ensemble de nos 4 "Business Unit" que sont les câbles électriques de spécialités et gaines tressées, les éléments chauffants souples, les gaines extrudées, tubes et flexibles, les dispositifs médicaux et pharmaceutiques. Cela passe par le développement de nouvelles gammes et par une politique d’investissements conséquente, en termes d’équipements mais aussi au niveau énergétique.
Au-delà des travaux d’isolation de nos bâtiments, nous continuerons à installer des centrales photovoltaïques sur nos usines. Cela a déjà permis de baisser notre facture d’électricité de 20 à 25 %. L’objectif est d’augmenter notre part d’autoconsommation. En parallèle, nous verdissons notre parc automobile. Aujourd’hui, un quart de nos véhicules sont électriques, on vise les 100 % d’ici trois à quatre ans. Nous avons aussi maillé tous nos sites avec plus de 80 points de charge. C’est un point important, parce que l’intérêt écologique rejoint l’intérêt économique. C’est loin d’être anecdotique.
Qu’en est-il du chantier de la digitalisation ?
Nous avons lancé une grosse politique de renforcement de la digitalisation afin de rationaliser et de simplifier les choses dans la conduite des affaires. Le mantra, c’est la bonne info et la bonne personne au bon moment. Nous avons créé un pôle dédié à la data, recruté un data analyst et un data engineer. C’est un élément crucial pour la compétitivité de l’entreprise. Cela doit permettre, à terme, l’amélioration de l’efficacité opérationnelle et une réduction des coûts. Nous devrions gagner en fluidité et en agilité.
"Aujourd’hui, ce sont les plus rapides et les plus agiles qui s’en sortent."
Cette agilité, est-elle la clé de la réussite dans le contexte économique et géopolitique mondial actuel et face aux bouleversements technologiques ?
Les crises reviennent avec une fréquence de plus en plus courte, nous avons eu le Covid, la guerre en Ukraine, maintenant la politique américaine… Depuis 2020, nous sommes entrés dans une période pleine d’incertitudes et de changements. Nous avons aussi effectivement des ruptures technologiques qui bouleversent les organisations et notre quotidien. Dans la vieille économie, les plus gros "mangeaient" les plus petits. Ce n’est plus le cas ! Aujourd’hui, ce sont les plus rapides et les plus agiles qui s’en sortent. Face à cette instabilité ambiante, il faut être réactif et s’ajuster au plus vite pour ne pas subir. Pour cela, il faut bien connaître ses clients et ses fournisseurs, avoir une connaissance fine du terrain. C’est le marché qui nous guide afin de répondre aux besoins.
Des besoins, il y en aura dans la mobilité électrique… Est-ce ce qui vous a poussé à construire une nouvelle usine près de Clermont-Ferrand, dédiée aux câbles pour ce marché ?
Notre usine, située dans la zone d’activité d’Orléat-Lezoux à une vingtaine de kilomètres de Clermont-Ferrand, est en train de sortir de terre et devrait être opérationnelle dès le début de l’année prochaine. C’est un site de 12 000 m², où nous allons fabriquer de gros câbles à destination de la mobilité électrique. Nous travaillons très peu pour l’automobile, nous n’avons pas de gammes pour les véhicules thermiques. Mais avec le changement technologique, nous nous sommes rendu compte que certains produits présents à l’intérieur des véhicules électriques étaient similaires à des câbles que nous produisions déjà pour d’autres applications. En creusant, nous nous sommes aperçu qu’il y avait une forte demande des sous-traitants automobiles et que nous pourrions être compétitifs. En revanche, nous n’avions pas les capacités de production nécessaires. Nous avons donc lancé ce projet à 20 millions d’euros sur un terrain de presque 7 hectares. Ce qui fait que si le succès est au rendez-vous, nous pourrons ensuite agrandir le site et multiplier par 4 sa surface.
"Il y a une tendance de fond qui va vers l’électrification. Et cela va s’amplifier."
Vous évoquez déjà des agrandissements possibles, vous n’êtes donc pas inquiet du ralentissement constaté ces derniers mois sur le marché de l’électrique ?
Non, pour nous il y a une tendance de fond qui va vers l’électrification. Et cela va s’amplifier. Notre technologie va entrer dans cette vague-là. L’électrification, on la retrouve partout. Quand on parle d’e-mobilité, on pense tout de suite aux voitures, mais le marché est plus large que cela. Vous avez les utilitaires, les camions, les chariots élévateurs, les deux roues, et désormais même les avions électriques. Nous pouvons toucher différents marchés.
Quels sont les autres investissements programmés par le groupe dans les prochains mois ?
À Saint-Chamond dans la Loire, notre plan d’investissement de 5 millions d’euros lancé en 2021 touche à sa fin. Le site a bénéficié de travaux de rénovation, avec une réorganisation et l’acquisition de nouvelles machines qui nous permettent aujourd’hui d’avoir une vraie capacité industrielle pour nous positionner sur les marchés liés à l’aéronautique, à la défense, à la robotique. Des secteurs porteurs pour lesquels il y a de la demande et qui nécessitent une forte expertise. C’est ce que nous visons : des marchés avec des contraintes techniques et technologiques importantes. C’est là que se trouvent notre savoir-faire, notre valeur ajoutée et notre facteur de différenciation vis-à-vis de nos concurrents. Nous avons aussi lancé d’importants travaux à Saint-Etienne, où nous refaisons entièrement nos locaux qui n’étaient plus aux normes, là aussi pour un montant de 5 millions d’euros. Dans l’Oise, nous terminons la réfection complète de l’usine Prince Medical, dédiée aux dispositifs médicaux. Nous avons repris l’entreprise fin 2019 et nous voulions moderniser les outils afin de gagner en efficacité.
Justement, avez-vous d’autres projets d’acquisitions dans les mois qui viennent ?
Le groupe a déjà réalisé une trentaine d’acquisitions ces dernières décennies et nous continuerons ces opérations de croissance externe. Cela dépend beaucoup des opportunités et il faut que cela ait du sens. Nous n’avons pas vocation à aller sur de nouveaux secteurs au-delà de nos quatre "business unit". En revanche, cela peut être un complément que l’on juge stratégique comme, par exemple, une nouvelle technologie ou une implantation sur des marchés à l’étranger, comme cela a été le cas, en 2016, aux États-Unis.
Vous avez, en effet, racheté un fabricant de fils et de câbles électriques dans le Connecticut, était-ce une bonne opération, d’autant plus depuis les décisions de Donald Trump sur les droits de douane ?
Nous avions la volonté d’avoir une base industrielle aux États-Unis pour vendre sur le continent, la suite nous a donné raison. Nous avons doublé le chiffre d’affaires de l’entreprise sur place en passant à 10 millions de dollars. Concernant les droits de douane, s’il y a un ralentissement économique mondial, nous serons forcément impactés. Nous serons aussi indirectement touchés puisque nous vendons des composants à des fabricants européens ou asiatiques, dont les équipements sont destinés au marché nord-américain. Nous sommes, pour l’instant, dans l’expectative.
Vous reprenez les rênes d’une entreprise familiale, très ancrée localement, est-ce une responsabilité supplémentaire ?
C’est une responsabilité morale, oui. Je suis très attaché à l’histoire et aux racines de l’entreprise. Les enfants de Xavier Omerin sont partis dans d’autres voies, il y avait donc une certaine logique à ce que je prenne la suite. J’ai commencé dans le groupe il y a 25 ans, d’abord comme commercial avant de prendre la direction commerciale, puis la direction générale du groupe en 2015. C’est Xavier Omerin qui m’a formé. Nous avons en commun une culture "du commercial". Nous avons coutume de dire : Omerin est une entreprise industrielle avec une culture commerciale.
Comment ce passage de relais s’est-il déroulé ?
Cela s’est fait au fil de l’eau, assez naturellement. Il m’a simplement prévenu il y a trois ans qu’il souhaitait prendre sa retraite. Ces dernières années, nous avons partagé la gestion quotidienne de l’entreprise et les grandes décisions.
Xavier Omerin a décidé de créer un fonds de pérennité qui détient plus de la moitié de l’entreprise. C’est une démarche rare en France. Comment analysez-vous ce choix ?
C’est un montage très original et quasi-unique pour un groupe de cette dimension. Il y a eu toute une réflexion autour de cette question : comment fait-on pour que l’entreprise ne soit pas rachetée par un fonds d’investissement, un concurrent ou un financier et qu’elle ne perde pas son âme ? Cette âme qui fait le succès de l’entreprise. En gardant la structure capitalistique, il y avait un risque quant à la pérennité du groupe au moment du décès de Xavier Omerin. Plusieurs options ont donc été étudiées. C’est une décision qui a été travaillée avec des juristes, notaires et fiscalistes, car il a fallu inventer un modèle. Aujourd’hui, la majorité des parts a été cédée à une entité juridique morale qui est le fonds de pérennité Omerin Avenir, créé à la fin de l’année dernière. Ce fonds est actionnaire majoritaire et représenté par 7 administrateurs dont Xavier Omerin, trois cadres dirigeants du groupe et trois membres externes à l’entreprise. Xavier et ses enfants conservent 49,5 % de l’entreprise. Le choix qu’a fait Xavier Omerin pour assurer la pérennité du groupe est exceptionnel et remarquable.
Qu’est-ce que cela induit et change pour vous ?
Cela veut dire que, sauf avis unanime des sept administrateurs, non seulement le groupe ne sera jamais vendu, mais son siège restera à Ambert. Cet ancrage local dans le Livradois-Forez est inscrit dans les statuts du fonds. Pour moi, c’est un grand confort. Cela permet de sortir des enjeux financiers, politiques et des tensions potentielles qui auraient pu advenir dans le futur. Cela assure aussi une vraie vision industrielle de moyen et long terme, à l’opposé d’une vision financière de court terme. Je pense que tout cela est de nature aussi à rassurer nos collaborateurs.