"L’ultra fast fashion est un raz de marée qui a des conséquences très fortes"
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Pierre-François Le Louët président de l’Union française des industries de la mode et de l’habillement "L’ultra fast fashion est un raz de marée qui a des conséquences très fortes"

L’industrie du textile et de la mode européenne tente de contre-attaquer face aux géants de l’ultra fast fashion. Une vingtaine d’organisations a présenté, le 16 septembre, une déclaration commune appelant à des actions urgentes de la part de l’UE et des États membres. Parmi elles, l’UFIMH qui rassemble un millier de marques et de fabricants. Explications de son président, Pierre-François Le Louët.

Pierre-François Le Louët, président de l’Union française des industries de la mode et de l’habillement — Photo : Coenon

L’Union française des industries de la mode et de l’habillement (UFIMH) est signataire de la déclaration commune appelant l’Union européenne et les États membres à l’action contre l’ultra fast fashion, symbolisée par les plateformes chinoises Temu, Shein et AliExpress. Concrètement, que représente ce mode de consommation en France ?

L’ultra fast fashion représente 7 % de parts de marché en valeur, contre 0 % il y a cinq ans. Ce sont des centaines de millions de colis qui arrivent en France, avec tout ce que cela implique d’impact carbone. Comme toutes ces arrivées ne sont pas déclarées, car elles passent sous le radar des douanes, nous n’avons malheureusement pas d’idée exacte des volumes.

Mais deux chiffres intéressants nous donnent une idée de ce qu’il se passe. Refashion, l’éco-organisme de collecte et de recyclage textile, estime que les volumes de textile collecté ont augmenté de 25 % sur un an. Et sur le premier semestre 2025, les importations chinoises ont augmenté de 22 %. On peut ajouter à cela tout ce qui n’est pas déclaré et passe sous les radars.

"Ces nouveaux acteurs font de la mode jetable"

Quel est l’impact de l’ultra fast fashion sur les marques et les enseignes françaises ?

Les enseignes et les marques ont été déstabilisées par la digitalisation, le Covid et le montant des loyers commerciaux. Désormais, elles font face à une quatrième vague liée à l’arrivée de ces nouveaux acteurs qui font de la mode jetable et qui fragilisent encore plus l’écosystème de la mode en Europe et en France. Il faut avoir conscience que tout vêtement acheté par des consommateurs français à ces plateformes, c’est de l’emploi industriel détruit en Europe.

Plusieurs reportages ont aussi montré les conditions de fabrication de ces vêtements…

Effectivement, toutes les enquêtes démontrent que ces marques fabriquent les vêtements dans des conditions épouvantables, parfois en faisant travailler des enfants et de la main-d’œuvre payée à la pièce. Nous ne pouvons pas l’accepter.

Entre la déstabilisation économique, l’envoi des colis, l’engorgement de la filière du recyclage, les conditions sociales déplorables, la dangerosité de certains produits, le non-respect de la propriété intellectuelle, les signaux d’alerte sont nombreux.

Face à cela, Shein nous explique que c’est une start-up dont le fonctionnement correspond à des nouveaux comportements de consommation et que l’entreprise identifie les problèmes. C’est faux. La preuve en est qu’elle a reçu une amende record de 190 millions d’euros de la part de la Cnil et de la DGCCRF.

Quel est votre objectif avec cette déclaration ?

Nous voulons mobiliser les opinions publiques et les gouvernements locaux pour faire bouger la Commission européenne qui reste muette à nos appels. L’objectif de cette déclaration commune est de dire à la présidente de la Commission qu’il faut défendre les intérêts européens. Ce n’est pas une requête contre la Chine, il faut une vraie discussion diplomatique et que des mesures très concrètes soient prises par la Commission européenne.

2028

Comment l’Europe peut-elle agir rapidement ?

L’urgence, c’est la réforme du code des douanes, décidée et votée par l’Europe. Il faut désormais accélérer le mouvement, pour que l’entrée en vigueur ne soit pas en 2028 mais dès 2026.

Il faut obliger Shein et les plateformes chinoises à déclarer ce qu’elles importent dans notre pays et déclencher des contrôles pour s’assurer de la sécurité des produits importés.

Qu’a répondu la Commission après l’annonce de cette déclaration commune ?

Nous avons invité la Commission, qui n’est pas venue. C’est inadmissible. Euratex (la Confédération européenne de l'industrie textile et de l'habillement, NDLR) reprend ce sujet et va déployer des efforts considérables à Bruxelles pour qu’on nous entende. Les États vont faire leur lobbying et jouer de leur influence auprès des parlementaires européens. Et puisque la Commission ne fait rien, nous allons aussi pousser auprès du Parlement européen. Des propositions de loi sont déjà en cours.

Comment percevez-vous l’alliance entre Pimkie et Shein ?

Ce n’est pas une surprise, tout le monde s’attendait à ce que ça arrive. De la part de Pimkie, c’est inadmissible. L’association familiale Mulliez, qui a récemment vendu Pimkie, trouve que cette alliance est scandaleuse et va engager des poursuites en justice contre les repreneurs. Ces plateformes ont participé à l’effondrement d’un certain nombre d’enseignes et maintenant elle les récupère… C’est un exercice de prédation d’un cynisme absolu.

Que demandez-vous aux autorités françaises ?

Les autorités françaises ont fait le job. Agnès Pannier-Runacher nous a adressé un message unanimement salué et nous avons aussi le soutien de Bercy. Les services de l’état comme la DGCCRF et la Cnil ont agi. Et d’autres enquêtes d’autres administrations vont donner des résultats.

Aujourd’hui, nous en appelons aux consommateurs. On ne peut pas continuer à acheter des produits fabriqués dans des conditions épouvantables à l’autre bout du monde. Et on sait que tout ce qui est acheté n’est pas porté.

"Dans ce paysage maussade, encore beaucoup de marques vont bien"

Dans ce contexte, comment se porte le secteur ? Quels sont les principaux indicateurs à votre connaissance et quelle est la tendance ?

Le marché reste stable ou en légère baisse au global, malgré toutes ces offensives épouvantables. Il faut saluer le travail de toutes les marques françaises. Il faut innover, transformer, réduire son empreinte carbone, travailler plus sur l’environnement. À la pointe du sujet depuis 10 ans, les marques se transforment. Dans ce paysage maussade, encore beaucoup de marques vont bien et ont compris les évolutions des comportements de consommations. Je pense à Sessùn, Balzac, Sœur, Faguo, American Vintage mais aussi La Halle et Kiabi… Il y a des magasins, de l’emploi en France, des impôts, des salaires, des centres-villes et zones marchandes qui fonctionnent.

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