Occitanie
"L’instabilité politique est la préoccupation dominante des chefs d’entreprise"
Interview Occitanie # Industrie # Conjoncture

Jean-François Rezeau président de la CCI Occitanie "L’instabilité politique est la préoccupation dominante des chefs d’entreprise"

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Décrite par les chefs d’entreprises occitans comme "anxiogène, morose et bloquante", la fin de l’année 2025 révèle une profonde crise de confiance. Derrière une industrie qui se maintient, les activités de services et le commerce endurent un net recul de leur activité. Président de la CCI Occitanie depuis 2021, Jean-François Rezeau appelle à la prise de "mesures fortes" pour soutenir les entreprises en 2026.

Jean-François Rezeau préside la CCI Occitanie depuis 2021 — Photo : Adrien Nowak

Quel bilan tirez-vous de la dernière enquête de conjoncture de la CCI ? Que peut-on dire de l’état de santé de l’économie régionale ?

Selon notre dernier baromètre trimestriel, réalisé entre le 18 septembre et le 9 octobre 2025 auprès de 3 000 chefs d’entreprise d’Occitanie, l’instabilité politique est la préoccupation dominante dans tous les secteurs tandis que le manque de visibilité économique freine les projets et les embauches. L’inquiétude est généralisée dans un climat jugé anxiogène, morose et bloquant pour toute prise d’initiative. Une véritable crise de confiance s’installe.

Quels sont les autres sujets de préoccupation ?

On note que la baisse du pouvoir d’achat des ménages freine la consommation et les investissements. Les retards de paiement et les difficultés de trésorerie ou encore la hausse des charges et celle des coûts sont également des motifs d’inquiétude. Le recrutement reste par ailleurs un défi majeur, marqué par une faible attractivité dans certains métiers comme ceux de la construction, de l’hôtellerie-restauration et des services.

"Nous sentions que la rentrée serait difficile mais nous ne nous attendions pas à être autant dans le dur"

Les réductions des aides publiques qui ont été annoncées, en particulier sur les aides à la rénovation, inquiètent particulièrement le secteur du BTP.

Vous attendiez-vous à un tableau aussi noir ?

Nous sentions que la rentrée serait difficile mais nous ne nous attendions pas à être autant dans le dur. Le deuxième trimestre était plutôt à contre-courant de l’ambiance générale, on observait même une légère reprise. Malheureusement, nous n’en avons pas eu la confirmation, bien au contraire. Le niveau d’activité est plus faible, les marges se contractent et la trésorerie est insatisfaisante. L’économie ne peut plus attendre, il faut rapidement restaurer la confiance, donner des perspectives, prendre des mesures dans certains secteurs d’activité comme le logement. Il y a urgence.

Le gouvernement Lecornu II est-il apte à répondre à cette urgence ?

Les mesures de compromis qu’il a trouvées pour éviter la censure ne vont pas toujours dans le sens d’une réduction du déficit budgétaire, ce qu’il va falloir compenser par d’autres mesures. Il y a bien quelques signaux, comme les allègements de charges et la reprise de la baisse de la CVAE jusqu’à sa suppression en 2028, mais le monde économique a besoin de mesures beaucoup plus fortes.

"Portée par l’aéronautique et ses sous-traitants, l’industrie se maintient. C’est le secteur qui résiste le mieux"

Malgré tout, les entreprises se battent, elles sont résilientes. Elles essaient de porter une dynamique interne en dépit de ces perspectives macroéconomiques.

Sur le plan régional, quel secteur tire-t-il le mieux son épingle du jeu ?

Portée par l’aéronautique et ses sous-traitants, l’industrie se maintient. C’est le secteur qui résiste le mieux. Et les industriels restent les plus optimistes concernant l’avenir. 38 % d’entre eux se déclarent optimistes, contre une moyenne de 33 % tous secteurs confondus. Le secteur de la construction reprend un peu confiance mais la prudence reste de mise. Une moindre dégradation du niveau d’activité s’observe au troisième trimestre au profit d’une plus grande stabilité. 50 % des dirigeants déclarent une stabilité du chiffre d’affaires au troisième trimestre par rapport à 2024.

Et les autres secteurs ?

Dans les services, l’activité s’oriente à la baisse. Le secteur se sent pénalisé par le gel des budgets publics, l’instabilité politique, la fiscalité croissante et les difficultés récurrentes de recrutement.

"Le secteur du commerce affiche le niveau de confiance quant à l’avenir le plus bas"

Les chefs d’entreprise estiment avoir du mal à se projeter. Face à une activité en repli, les commerçants, eux aussi, sont particulièrement inquiets. Plus d’une entreprise sur deux mentionne une baisse du chiffre d’affaires au troisième trimestre par rapport à l’année dernière. C’est dans le commerce que le niveau de confiance quant à l’avenir est le plus bas. Quant aux hôtels cafés-restaurants, ils sont très fragilisés par la baisse de la fréquentation et du pouvoir d’achat.

"Certaines PME et ETI régionales éprouvent des difficultés, mais nous ne sommes pas confrontés à des faillites qui entraîneraient des pertes d’emplois massives"

Le nombre des défaillances d’entreprises augmente-t-il en Occitanie ?

Je ne dispose pas de données précises à date pour la région Occitanie mais nous savons que la tendance est haussière. Elle a été réévaluée à 68 000 défaillances d’entreprises en 2025 au niveau national. Nous sommes sur un point haut. Le tissu occitan est composé de 315 000 établissements de 0 à 9 salariés qui représentent en effectif 330 000 personnes, et de 110 000 entreprises qui, au-delà de 9 salariés, représentent 900 000 employés. Certaines PME et ETI régionales éprouvent des difficultés mais nous ne sommes pas confrontés à des arrêts d’activité ou à des faillites qui entraîneraient des pertes d’emplois massives.

Quelles perspectives se dessinent pour 2026 ?

L’avenir à court terme reste empreint d’incertitudes et d’interrogations. Les chefs d’entreprise ont besoin de mesures qui pourraient les rassurer pour 2026.

"Le danger serait que le statu quo observé perdure en 2026, en attendant l’élection présidentielle de 2027"

Notre région bénéficie d’un secteur industriel qui se maintient avec des filières stratégiques comme l’aéronautique mais aussi la santé ou l’agroalimentaire. C’est un point positif mais il faudrait qu’une dynamique plus globale s’instaure pour pouvoir relancer un vrai plan de confiance et de consommation. Il faut redonner la liberté d’entreprendre et adresser les mesures sur les secteurs les plus en difficultés. Le danger serait que le statu quo observé perdure en 2026, en attendant l’élection présidentielle de 2027.

Quelles actions la CCI Occitanie mène-t-elle pour accompagner les entreprises régionales ?

Nous menons des actions destinées à informer, sensibiliser et accompagner les entreprises autour des transitions, digitale, numérique, écologique, RH, mais aussi de la transmission et de la reprise. En interaction avec elles, nous leur permettons de réaliser un diagnostic à 360 degrés, à partir duquel le chef d’entreprise peut décider d’aller plus loin, soit en optant pour les accompagnements que nous proposons, moyennant une facturation de prestations (5 % de prestations facturées en 2025, N.D.L.R.), soit en se tournant vers d’autres prestataires ou partenaires.

Le champ de nos actions est vaste : il va de l’intelligence artificielle à la décarbonation aux sujets liés au climat et à la gestion de l’eau en passant par la transformation du management des équipes et la relation avec les salariés.

"Le projet de loi de finance prévoit de rogner de 33 % le budget des CCI au niveau national. Si on continue dans cette voie, l’inquiétude n’a pas fini de s’amplifier"

Nous soutenons le commerce à travers les Trophées du Commerce et le recrutement via le Mois de la Découverte des Métiers. Enfin, nous allons bientôt animer la coordination régionale de Territoires d’industrie, dont la mise en œuvre sera effective avant la fin de l’année 2025.

Quid de la facturation électronique ?

Au 1er septembre 2026, les grands groupes et ETI vont basculer sur la facturation électronique puis ce sera au tour des TPE-PME le 1er septembre 2027. Aujourd’hui, 74 % des entreprises déclarent connaître cette réforme, 69 % d’entre elles sont équipées d’un logiciel de facturation, tandis que 20 % d’entre elles émettent plus de la moitié de leurs factures dans un format structuré permettant un traitement automatique. Les entreprises qui ne sont pas informées ou équipées utilisent encore des tableaux Excel. Globalement, les entreprises restent en attente d’informations plus claires et elles souhaitent être accompagnées.

En 2026, la CCI Occitanie disposera-t-elle d’un budget suffisant pour aider les entreprises régionales ?

Pour accompagner les entreprises, nous avons besoin de ressources et de moyens. Or, dans ce contexte où les entreprises n’ont jamais eu autant besoin d’être accompagnées, nous faisons face à des mesures qui vont à contresens. Le projet de loi de finance prévoit de rogner de 33 % le budget des CCI au niveau national, en l’amputant de 175 millions d’euros sur 525 millions d’euros. Si on continue dans cette voie, l’inquiétude n’a pas fini de s’amplifier.

Occitanie # Industrie # Commerce # Conjoncture # Réseaux d'accompagnement