L’industrie du parfum tente d’apprivoiser les effets du changement climatique
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L’industrie du parfum tente d’apprivoiser les effets du changement climatique

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Alors que la demande pour les ingrédients naturels ne cesse de croître, l’industrie du parfum doit composer avec le changement climatique qui impacte ses matières premières. Des cultivateurs grassois de plantes à parfum aux grands groupes et marques de luxe, c’est tout un écosystème qui s’organise pour littéralement s’acclimater.

Au Domaine de la Rose Lancôme à Grasse sont cultivés la rose centifolia, le jasmin l’iris, la tubéreuse ou la verveine — Photo : Olivia Oreggia

De Chanel à Guerlain, les plus grandes maisons de parfum incorporent la rose de mai dans leurs compositions. Cette fleur est aussi la reine du Domaine de la Rose, propriété grassoise depuis 2020 de Lancôme (groupe L’Oréal) qui l’utilise dans 13 de ses absolus.

Une récolte réduite de moitié

Mais cette année, la récolte a été "catastrophique" selon Antoine Leclef, ingénieur en paysage et responsable des cultures du Domaine. "Nous avons eu des conditions particulièrement favorables à la croissance du rosier mais pas à sa floraison, explique-t-il. Il y a eu de l’eau puis de la chaleur en mai au moment de la récolte."

La rose centifolia, est appelée également rose de mai, seul mois où elle fleurit, ou rose de Grasse — Photo : Olivia Oreggia

Ainsi, la récolte enregistre une baisse de 50 % de la rose centifolia. "C’est valable pour tout le pays de Grasse mais aussi en Bulgarie et en Turquie qui sont les deux pays les plus gros producteurs de roses."
Parfumeur depuis 90 ans, Lancôme a fait l’acquisition de ce Domaine pour "protéger ce savoir-faire dont trois sont inscrits au Patrimoine mondial immatériel de l’Unesco : la production des plantes à parfum, leur transformation et la création des parfums, rappelle Lucie Careri, directrice des lieux. Il a fallu trois ans de travail pour rénover l’ensemble, un an et demi rien que pour remettre en culture l’intégralité du Domaine".

Lancôme (Groupe L’Oréal) a racheté en 2020 le Domaine de la Rose à Grasse auprès de la famille Oulmont, propriétaire depuis 1947 — Photo : Olivia Oreggia

Sur 7 hectares d’un sol "très riche et exempt de tout pesticide, en culture bio, certifiée Ecocert", souligne Antoine Leclef, poussent ainsi jasmin, lavandin, iris et verveine aux côtés de la fameuse rose. Autant de plantes qui seront utilisées dans les parfums Lancôme, mais qui sont perturbées par le dérèglement climatique.

Des fleurs plus petites et des prédateurs heureux

"Le phénomène est vraiment accru depuis six ans", confirme Armelle Janody, cultivatrice à Callian, dans le Var, et présidente de l’association Fleurs d’Exception du Pays de Grasse qui travaille d’arrache-pied à défendre et promouvoir l’ensemble de la filière de plantes à parfum. "Tous les phénomènes météorologiques sont poussés à l’extrême. On a des gelées jusqu’à fin avril, des hivers hyper doux, des sécheresses extrêmement longues, des épisodes de pluie intense que le sol n’arrive pas à capter. Sur la tubéreuse et le jasmin, on a eu des étés avec des températures au-delà de 40. Et au-delà de 40, le végétal s’arrête de croître. Les fleurs sont donc beaucoup plus petites et moins nombreuses."

Antoine Leclef est le responsable des cultures du Domaine de la Rose — Photo : Olivia Oreggia

Une situation qui génère également d’autres problèmes, comme "des prédateurs qui se mettent à arriver et qui trouvent là un biotope propre à leur développement". C’est le cas notamment du palpita qui se régale du jasmin.
L’association regroupe 70 membres, agriculteurs, porteurs de projet mais aussi depuis peu, des entreprises (Givaudan, Firmenich, Parfex…) et des maisons de luxe comme Lancôme, Louis Vuitton ou Dior. Des collaborations se montent avec la Chambre d’Agriculture des Alpes-Maritimes (CREAM) ou l’INRAE pour étudier de près par exemple ce ravageur du jasmin et mener, in fine, un programme de lutte contre cet insecte, que Dior a accepté de financer.

Toute une filière impactée

Car chacun des acteurs de la filière est désormais impacté. Comment imaginer vendre des parfums de luxe aux quatre coins du monde sans avoir les matières premières pour les fabriquer ? D’autant que la demande ne fait que croître pour toujours plus de naturalité.

Armelle Janody, elle-même cultivatrice, est présidente de l’association Les Fleurs d’Exception du Pays de Grasse — Photo : Olivia Oreggia

Pour y répondre, il s’agit donc de s’adapter. Citronnelle d’Indonésie, fleur d’oranger de Tunisie, vétiver d’Haïti ou d’Uruguay, Ylang de Madagascar… Pour sourcer ou cultiver ces ingrédients naturels, fournisseurs et producteurs ont toujours eu à composer avec les soubresauts géopolitiques du monde. Le contexte climatique vient ajouter une complexité supplémentaire.

Sécuriser volumes et qualité

Filiale du groupe Robertet (CA 2024/ 807 M€, 2 500 collaborateurs dans le monde), le grassois Astier Demarest (22 personnes, CA 2025 visé : 40 M€) fondé il y a 140 ans, est dans le négoce de matières premières. "Pour nos clients grassois, on se décrit souvent comme l’épicier du coin, raconte Antoine Destoumieux, directeur opérationnel, lors de la première Grasse Perfume Week qui vient de se dérouler. Il faut qu’ils puissent nous demander 20 kg de patchouli le mardi et que nous puissions les leur mettre à disposition dès le mercredi."
Et c’est précisément ce qui devient délicat quand les récoltes deviennent aléatoires. Le changement climatique ayant une incidence directe sur les volumes des fleurs et plantes récoltées sur la planète, les acteurs de la filière doivent sécuriser leurs approvisionnements.

Marc Janottin (à gauche), directeur de la création des matières premières chez Robertet, et Antoine Destoumieux, directeur opérationnel d’Astier Demarest, ont donné une conférence sur la naturalité pendant la première Grasse Perfume Week qui s’est déroulée du 3 au 5 juillet dernier — Photo : Olivia Oreggia

Créer ses propres filières

Ainsi, Astier Demarest a développé des filières en propre, comme récemment avec la cardamome. "Sous forme d’huile essentielle, elle vient principalement du Guatemala mais on constate de plus en plus d’aléas de production d’une année sur l’autre. Or, les entreprises ont besoin de pouvoir assurer la continuité de leurs produits. Pour leur proposer une alternative dans les années de creux, nous avons eu l’opportunité de créer une filière en Colombie, avec un couple franco colombien. Il aura fallu près de 7 ans pour cela et pour avoir une bonne qualité que le marché puisse ensuite valider."

Vétiver, cardamome, vanille, iris… les parfumeurs ont besoin de pouvoir s’approvisionner de manière régulière pour assurer leurs compositions parfumées — Photo : Olivia Oreggia

Une alternative viable… du moins pour l’heure. Car les incertitudes vont grandissant, les professionnels restent lucides. "Rien ne nous assure qu’il y aura encore de la rose centifolia dans dix ans ? Ou que nous ne devrons pas cultiver le lavandin 1 000 mètres plus haut qu’aujourd’hui ?", interroge Antoine Destoumieux.

"Toujours sur nos gardes"

Même constat chez Cosmo International Fragrances dont le centre de R & D est implanté à Sophia Antipolis et qui construit une usine à Grasse. "Avec le dérèglement climatique, il y a un changement volatil de l’offre et de la demande, les prix augmentent, confie Anne-Laure André, responsable projets et support. C’est tout le travail du sourceur chez nous de développer un réseau de partenaires, d’anticiper au maximum les approvisionnements, de faire du stockage s’il y a besoin."

Cosmo Fragrances International a développé Osmobloom, en exclusivité pour le groupe L’Oréal, un procédé dont le brevet est en cours, pour capter au mieux l’odeur d’une fleur — Photo : Olivia Oreggia

Et l’entreprise sait pouvoir compter sur l’une de ses expertises qu’est l’innovation. "Il y a des procédés qui peuvent un peu lisser les différences liées à la matière. Il faut essayer de compenser avec la technologie." Cosmo International Fragrances a ainsi développé, en exclusivité pour le Groupe L’Oréal, le procédé Osmobloom, qui permet une extraction lente, sans eau et à faible consommation d’énergie. qui permet d’obtenir un extrait respectant davantage l’intégrité et l’odeur originelle de la fleur.

"Il y a aussi d’autres moyens de cultures, verticales par exemple, ou en prospectant dans d’autres pays et peut-être travailler sur des espèces natives du pays, sans la contraindre à s’adapter, reprend Anne-Laure André. En tout cas, on reste attentif, on est toujours sur nos gardes."

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