Les tensions internationales sont de plus en plus fortes autour des métaux critiques comme le lithium, le cobalt ou le cuivre. Pour faire face, la Commission européenne a présenté le plan "ResourceEU" qui prévoit notamment trois milliards d’euros pour accélérer les projets en cours ou encore la création d’un centre européen des matières premières. Est-ce adapté ?
Laurence Rimbeuf : C’est une réponse qui peut être considérée comme adaptée aux enjeux actuels. Elle fait suite au CRM Act qui était uniquement une directive. Avec ce plan, il y a enfin des moyens d’exécution et nous entrons dans l’opérationnel. C’est une bonne chose dans la mesure où ces moyens vont permettre d’avancer dans la sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Mais, il y a encore des limites à ce stade.
Guillaume Pitron : Un certain nombre d’annonces sont excellentes. Créer une centrale d’achat tombe sous le sens car cela permet de définir des chiffres de consommation de ces matériaux à l’échelle de l’Europe et de peser davantage dans les négociations commerciales.
Mais, il y a un délai de mise en œuvre de ces mesures. Les Chinois ont mis 25 ans à créer leur filière des minerais stratégiques avec un État dirigiste. Nous pouvons espérer un temps plus court en Europe mais le risque de l’effet d’annonce est de penser que ce plan va être mis en place rapidement. Alors que les bénéfices réellement mesurables pour les industriels vont se compter en années.
La Commission européenne appelle aussi les industriels à diversifier leurs sources d’approvisionnement. Quelles sont les marges de manœuvre des industriels ? Comment peuvent-ils agir pour limiter les risques liés à l’approvisionnement ?
Laurence Rimbeuf : Les industriels doivent élaborer une stratégie "matières premières critiques" qui va inclure des axes à peu près communs dans tous les secteurs. Il y a le fait de diversifier ses approvisionnements, de nouer des alliances et partenariats en amont, au niveau des raffineurs et des mines pour maîtriser un peu plus la filière. Dans l’industrie automobile, les grands acteurs se penchent sur cet axe. L’utilisation de matière recyclée et le soutien aux projets de substitution peuvent être aussi un axe de cette stratégie. Toute cette série d’actions va permettre de sécuriser les approvisionnements en contournant la matière primaire qui vient de Chine et qui comporte les principaux risques.
"En Europe, le Critical Raw Materials Act identifie 34 métaux comme critiques"
Ce qui nécessite des investissements industriels importants…
Guillaume Pitron : Cela nécessite de la connaissance, du travail et des investissements. Les industriels doivent aussi accepter que cette démarche nécessite un tel investissement mais, au final, assurer un accès durable à la ressource coûte peut-être moins cher que de subir les restrictions chinoises.
On parle pêle-mêle de terres rares, de métaux critiques, de matières premières critiques, voire stratégiques du côté de la Commission européenne… Comment se retrouver entre tous ces termes ?
Guillaume Pitron : Une matière est stratégique quand elle est stratégique pour une économie. Quand la Commission européenne parle de matière stratégique, elle fait référence à toute sorte de matière, notamment des métaux, dont la consommation est indispensable pour faire fonctionner l’économie.
La criticité est liée à une matière stratégique dont la disponibilité pourrait être suspendue si un pays décidait de cesser ses exportations. C’est une ressource dont la production est concentrée géographiquement et si son exportation cesse, il n’existe pas d’alternative satisfaisante et systémique. Et donc un risque de rupture d’approvisionnement.
"Faire cet inventaire matières est un travail important mais qui prend plusieurs mois"
Laurence Rimbeuf : Tous les pays ont désormais établi des listes de criticité, selon leurs enjeux. En Europe, le Critical Raw Materials Act (la loi sur les matières premières critiques, NDLR) identifie 34 métaux comme critiques tandis que les États-Unis en ont défini une cinquantaine.
Quels sont les matériaux les plus critiques pour l’industrie en Europe ?
Guillaume Pitron : La liste des matériaux va être très spécifique selon le secteur industriel. Pour la voiture électrique, on retrouve les métaux des batteries comme le nickel, le manganèse, le cobalt ou encore le cuivre qui sont des terres rares indispensables pour les moteurs. Dans le secteur du luxe, les métaux vont être différents et il s’agit de l’or, de l’argent, du platine et du palladium. Le secteur de la défense va avoir ses propres spécificités aussi et certaines inquiétudes particulières autour du cuivre et de certaines terres rares. Cette liste est évolutive, les industriels n’ont pas forcément fouillé dans tous leurs composants.
"Les PME et ETI devraient être les premières à se lancer dans la démarche mais elles manquent de moyens"
Laurence Rimbeuf : D’autres matériaux peuvent aussi être critiques pour les industriels comme des plastiques, des élastomères et autres. Faire cet "inventaire matières" est un travail important, qui prend plusieurs mois et dépend du nombre de fournisseurs.
Pourquoi est-ce un sujet maintenant ?
Guillaume Pitron : Nous avons longtemps pensé que les règles du commerce international seront toujours respectées par tous. Nous avons manqué de vision stratégique et de pragmatisme quant à la réalité du durcissement des rapports internationaux. L’Europe se réveille maintenant car les besoins explosent, ce qui était par ailleurs annoncé depuis des années. Donald Trump est aussi un accélérateur de l’histoire avec sa guerre commerciale contre la Chine, qui répond avec le levier des terres rares et des métaux critiques.
À l’échelle des PME et ETI, qu’est-il possible de faire ?
Guillaume Pitron : Nous travaillons principalement avec de très grandes entreprises car ce sont elles qui ont les moyens et qui ont davantage de pression en tant que donneur d’ordres final. Nous voyons moins la question se poser pour les ETI et PME qui sont au milieu de la chaîne de valeur. C’est un paradoxe, car elles sont en prise directe avec ces enjeux de matières premières. Ces entreprises devraient être les premières à se lancer dans la démarche mais elles manquent de moyens.
Aujourd’hui on parle des dépendances de l’industrie aux métaux critiques. D’autres matières premières sont concernées par des tensions d’approvisionnement et pourraient faire l’objet d’autant de difficultés ?
Laurence Rimbeuf : Nous pouvons prendre l’exemple du PVC qui est stratégique pour nos industries et dont l’approvisionnement commence à être critique. La filière américaine a en effet pris une position importante sur le marché et propose des prix défiants toute concurrence. En parallèle, les industries européennes sont vieillissantes et nécessitent des investissements importants pour être remises à niveau.
Guillaume Pitron : Les industriels nous posent des questions sur les matières qui entrent dans le processus de fabrication des matériaux. Il s’agit par exemple de certaines molécules chimiques qui vont permettre de fabriquer des alliages, de l’eau ou encore de l’électricité verte. Les fluides et les molécules chimiques sont un deuxième niveau de la matière auquel les entreprises commencent à réfléchir.