Vendée
"Les entreprises vendéennes ne sont pas à l’abri des chocs économiques, malgré leurs capacités de résilience"
Interview Vendée # Agroalimentaire # Conjoncture

Ghislain de la Gatinais expert de l’histoire économique des Pays de la Loire. "Les entreprises vendéennes ne sont pas à l’abri des chocs économiques, malgré leurs capacités de résilience"

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La réussite du modèle économique vendéen, fondé sur des entreprises familiales, fascine et intrigue. De Sodebo à Beneteau, du groupe Dubreuil au groupe Atlantic, Ghislain de la Gatinais, expert de l’histoire économique des Pays de la Loire, met en lumière l’origine et l’originalité de ce modèle, tout en abordant les défis futurs que ces entreprises doivent affronter.

Ghislain de la Gatinais, expert de l’histoire économique des Pays de la Loire — Photo : David Pouilloux

Vous avez récemment donné une conférence à la CCI Vendée sur l’histoire économique de la région, en vous focalisant sur 1 000 ans d’histoire économique de la Vendée. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a poussé à organiser une telle conférence et quelle est la spécificité du modèle économique vendéen ?

L’idée de cette conférence est née de l’invitation du Medef Vendée, qui cherchait à mieux comprendre et analyser ce modèle économique local. Ce modèle a des racines profondes et remonte à plusieurs générations. Nous avons souvent tendance à l’appeler le "miracle vendéen", mais il faut relativiser. Il s’agit plutôt d’une longue évolution, qui commence avec les premiers petits artisans et commerçants, comme des boulangers ou des forgerons, qui ont réussi à se diversifier, innover et à se transformer en grandes entreprises familiales. Ce modèle a pris forme à partir des années 50 et 60, et s’est poursuivi dans les années 70, avec des entreprises comme Cougnaud. Les plus grands groupes d’aujourd’hui, comme Sodebo, Beneteau ou Fleury Michon, sont nés de cette dynamique. Une autre vague, plus ancienne, date des années 20 et 30, et ces entreprises ont aujourd’hui souvent plus de 100 ans. Le groupe Liébot revendique même des racines remontant à 1745 !

Cette réussite repose-t-elle principalement sur des secteurs spécifiques ou est-ce une réalité qui touche tous les domaines économiques en Vendée ?

Si l’on regarde en détail, l’agroalimentaire et l’industrie sont vraiment au cœur de cette réussite vendéenne. Le secteur de la conserverie, par exemple, a joué un rôle crucial. Dans le passé, des petites conserveries de poissons, comme celles des Sables-d’Olonne avec le groupe Gendreau, ont été des moteurs d’industrialisation. De manière générale, on constate une concentration de PME et ETI dans des domaines comme la construction navale avec Beneteau ou les produits alimentaires avec Fleury Michon et Sodebo. Ce modèle s’est particulièrement développé autour du travail artisanal et de la transformation de produits du quotidien, un secteur très porté sur l’innovation et l’amélioration continue.

"Au départ, ces entreprises étaient au cœur des villages, puis, grossissant, ont donné ces fameuses usines à la campagne"

Cependant, il existe aussi d’autres secteurs comme la métallurgie, la menuiserie, le textile, le bois, le commerce ou le transport où des dynamiques similaires ont permis à des petites entreprises locales de se transformer en acteurs d’envergure nationale, voire internationale. Au départ, ces entreprises étaient au cœur des villages, puis, grossissant, ont donné ces fameuses usines à la campagne, si caractéristiques de la Vendée, comme aux Herbiers, à Montaigu, aux Essarts. D’autres se sont implantées autour de la Roche-sur-Yon, comme le groupe Dubreuil ou le groupe Atlantic, deux entreprises qui dépassent aujourd’hui les 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Quelles sont les spécificités du modèle vendéen par rapport à d’autres régions françaises ?

Il existe d’autres territoires avec des modèles similaires, notamment en Mayenne, en Maine-et-Loire du côté des Mauges, en Sarthe aussi, mais la Vendée se distingue par une combinaison unique d’histoire, de territoire et d’esprit entrepreneurial sur l’ensemble du département.

"Les guerres de Vendée, qui ont anéanti ce territoire qui a dû se relever avec ses propres forces, ont appris aux Vendéens à ne devoir compter que sur eux-mêmes."

D’une part, la Vendée bénéficie de son ancrage maritime, notamment grâce à des ports comme les Sables-d’Olonne et Saint-Gilles-Croix-Vie qui ont été des points de départ pour l’industrie de la conserverie. D’autre part, la Vendée est marquée par un fort esprit communautaire et une solidarité locale qui sont très ancrés dans la culture vendéenne.

D’où vient cet esprit solidaire ?

Les guerres de Vendée, qui ont anéanti ce territoire qui a dû se relever avec ses propres forces, ont appris aux Vendéens à ne devoir compter que sur eux-mêmes. Ce n’est pas un hasard si les entreprises qui réussissent ici sont généralement issues de petites structures familiales, solidement ancrées dans leurs territoires, et passionnées par l’histoire locale. Une histoire locale d’ailleurs exploitée avec succès par le Puy du fou. Les entreprises vendéennes ont su en outre prendre leur indépendance, c’est-à-dire s’affranchir par exemple des capitaux choletais dans le nord ouest de la Vendée et des capitaux des conserveurs nantais sur le littoral vendéen.

Quel rôle ont joué les élus locaux ?

Le développement d’un réseau routier de grande qualité, avec des 4 voies, voire des autoroutes (A83 et A 87), sous l’impulsion des collectivités locales, très pro-business, et l’emplacement des parcs d’activités 'Vendéopôles", ont été un facteur de succès indéniable. Sur les différents Vendéopôles, plus de 160 entreprises se sont implantées, avec plus de 6 000 emplois à la clé. Le Département de la Vendée défend depuis longtemps, et avec pugnacité, son territoire, jusqu’au plus haut sommet de l’État. Imaginez un instant, qu’en 1998, le groupe LVMH voulait implanter une nouvelle usine de maroquinerie de 7 500 mètres carrés. En Europe, 60 villes se sont portées candidates. Y compris Barcelone. Les élus vendéens, Philippe de Villiers en tête, se sont battus. Et c’est Sainte-Florence, près des Essarts, qui a été choisie. Le modèle vendéen est une réussite collective.

Ce modèle repose aussi sur une culture d’entreprise familiale. Cela explique aussi cette longévité des entreprises ?

L’une des raisons de la pérennité de ces entreprises tient à leur capacité à maintenir une gestion familiale, même lorsqu’elles deviennent très grandes. Contrairement à d’autres régions où l’industrialisation a souvent conduit à une dépersonnalisation des entreprises, en Vendée, les dirigeants restent souvent largement majoritaires au capital et conservent une gestion à taille humaine. Ce modèle familial permet une approche de long terme, avec une attention particulière portée à la qualité et à la continuité des produits, à la satisfaction client. C’est aussi un modèle qui a gardé un certain nombre de valeurs traditionnelles, comme le respect du travail bien fait et de la culture locale. On y observe aussi une capacité à faire de la trésorerie, pour faire le dos rond pendant les périodes de mauvais temps. Un certain nombre d’entrepreneurs vendéens disent que lorsque tout va mal, c’est le moment d’investir. Cela leur permet d’avoir un coup d’avance quand l’économie redémarre.

Ce modèle est-il durable face aux défis économiques modernes ?

Ghislain de la Gatinais, expert de l’histoire économique des Pays de la Loire — Photo : David Pouilloux

C’est là que réside l’un des grands défis. Le modèle vendéen a eu un succès fulgurant dans les années 50, 60 et 70, et il a su traverser plusieurs crises économiques. Toutefois, à l’heure de la mondialisation et de la délocalisation, il doit aujourd’hui faire face à de nouvelles questions. Les grandes entreprises vendéennes sont devenues internationales, et certaines, comme Beneteau ou Sodebo, ont dû se réinventer pour rester compétitives, se séparer d’activités, comme Beneteau qui a opéré la cession de son activité Habitat, spécialisée dans la fabrication de mobil-homes, ou Herige qui a cédé son activité de négoce de matériaux, de travaux publics et de pierres naturelles.

"Le défi est de savoir comment concilier la taille et la mondialisation avec la préservation des valeurs familiales et territoriales"

Elles ne sont pas à l’abri des chocs économiques, en dépit de leur incroyable capacité de résilience. Le défi est de savoir comment concilier la taille et la mondialisation avec la préservation des valeurs familiales et territoriales. L’autre enjeu est de réussir à attirer de nouveaux talents dans des secteurs comme l’agroalimentaire, qui n’est pas le plus attirant pour les jeunes. Et le taux de chômage de la Vendée, de 5,3 %, est l’un des plus faibles de France.

Et qu’en est-il des limites de ce modèle vendéen ?

Bien que ce modèle ait fonctionné pendant plusieurs décennies, voire un siècle pour certaines, il n’est pas sans ses limites. L’une des principales difficultés réside dans le passage à la génération suivante. Comme dans toutes les entreprises familiales, il y a un risque de rupture lorsque les dirigeants passent la main. Sur un autre plan, l’internationalisation a permis à certaines entreprises vendéennes de se transformer en grandes structures mondialisées. Mais ce qui distingue ce modèle des autres, c’est que beaucoup d’entrepreneurs locaux ont réussi à garder cet esprit "artisanal", même avec un rayonnement international. C’est un esprit qui se transmet d’une génération à l’autre, et la seconde, voire la troisième génération, conserve cette vision à long terme, cet enthousiasme pour l’entreprise familiale. Reste que la mondialisation a été particulièrement difficile dans certains secteurs, comme le prêt-à-porter. Prenez l’exemple des chaussures Patrick, autrefois une marque vendéenne emblématique. Aujourd’hui, elle fait partie du groupe CWF, et cette intégration au groupe a montré que certaines entreprises locales n’ont pas toujours su s’adapter à l’ampleur du changement engendré par la mondialisation.

Quel avenir pour les entreprises vendéennes dans un monde économique globalisé ?

Je pense que la clé de l’avenir réside dans la capacité de ces entreprises à maintenir un équilibre entre leur enracinement local et leur adaptation à un monde globalisé. Elles doivent continuer à innover, à se diversifier et à s’adapter aux nouvelles exigences du marché, tout en restant fidèles aux valeurs familiales qui les ont portées, la solidarité, l’entraide, le sens du commerce, l’innovation, la capacité à investir avec discernement. Le modèle vendéen a montré qu’il était possible de partir de petites entreprises artisanales ou commerciales pour créer des groupes solides et pérennes. Mais il faut aussi se préparer à affronter les défis de l’internationalisation, de la transformation digitale, de la transition écologique, et des nouvelles attentes des consommateurs. Si ces entreprises réussissent à garder leur identité tout en évoluant, elles ont encore un bel avenir devant elles. Il est de mon point de vue important d’améliorer la communication et les échanges avec les autres territoires régionaux pour ne pas donner l’impression d’un écosystème coupé de ses voisins…

Vendée # Agroalimentaire # Industrie # Tourisme # Transport-logistique # Conjoncture # ETI # PME