Il aura fallu 30 ans à la filière champagne pour réduire le poids de la bouteille en verre de 900 g à 835 g, soit le poids adopté en 2011. Cédric Moussé, son équipe, et Saverglass auront mis 12 mois à la réduire encore, de 110 g. Depuis février 2025, dans le secret d’une expérimentation conjointe avec le Comité Champagne, la bouteille la plus légère de la Champagne pèse 725 grammes. Son brevet a été déposé en septembre dernier par le vigneron et l’innovation présentée à la filière ce jeudi 4 décembre lors de l’assemblée viticole champenoise.
"La différence de poids est considérable", souligne Benoît Villedey, responsable du service ingénierie process et innovation du Comité Champagne. "À ce jour, cette bouteille d’un poids inférieur à 775 grammes et résistante aux 6 bars de pression du champagne, n’a pas d’équivalent sur le marché dans l’élaboration d’effervescent en seconde fermentation. C’est une rupture majeure." Comment cela a-t-il été rendu possible ?
Une bouteille de 75 cl aux qualités proches d’un magnum
L’empreinte carbone de la bouteille en verre pèse 28 % dans le bilan carbone du champagne, première filière viticole à l’avoir établi en 2003. L’enjeu est important : c’est pourquoi les verriers, Verallia en tête, travaillent depuis plusieurs années à l’allègement du poids de la bouteille.
Cédric Moussé est allé encore plus loin dans la réflexion en partant de l’élément gustatif. Il y a dix ans, le vigneron "décide de stopper la demi-bouteille, qui n’a pas d’intérêt gustatif pour moi". Et prolonge la réflexion : "Je me dis que ce serait idéal si une bouteille de 75 cl pouvait avoir les mêmes qualités gustatives qu’un magnum". La graine est plantée, mais à l’époque, le vigneron de Cuisles vient de perdre son père et gère des priorités. L’idée germera six ans plus tard. "J’ai alors un échange avec un verrier", qui met en avant la complexité de ce projet fou. Pas découragé et audacieux, celui qui a fait de son exploitation "un site expérimental", rédige pendant un an un cahier des charges, avec deux objectifs en tête : "Faire qu’une bouteille de 75 cl se comporte comme un magnum" et alléger "drastiquement" le poids de la bouteille en conservant sa résistance.
Nombre d’or, suite de Fibonacci et Pi
La rencontre avec le verrier français Saverglass (CA : 786 M€ ; 3 800 salariés), installé à Feuquières dans l’Oise, sera déterminante. "Nous avons une longue tradition de mouton à cinq pattes", sourit Stéphane Dubois, responsable commercial champagne. "Notre expertise est reconnue sur des architectures verrières complexes", et pas sur la production en masse de volumes comme Verallia ou OI. "Excités par ce projet", le responsable commercial champagne et Hervé Raphard, ingénieur du verre, parviennent à "convaincre en interne". "Nous avions investi dans des outils numériques de simulation, intégrant l’intelligence artificielle", précise Hervé Raphard. "La proposition de Cédric est tombée à pic pour aller au bout du processus."
L’architecture, c’est justement ce qui agite l’esprit de Cédric Moussé, fasciné par la suite de Fibonacci (déterminant des proportions idéales) et le nombre d’or, tous deux symboles d’harmonie, ainsi que par le nombre Pi, constante mathématique s’appliquant à tous les cercles. Ces trois éléments et la forme de l’œuf, "symbole de résistance et d’équilibre", seront utilisés par la petite équipe pour parvenir à l’ébauche de "Light 26", le nom de cette bouteille inédite. "Le poids cible était fixé à 750 g", indique Cédric Moussé. Dès les premiers essais, Saverglass parvient à l’objectif et poursuit. "Ils ont réussi à descendre à 725 g sans perdre en résistance." En mars 2025, 14 000 flacons ont été produits. Plus d’un mois plus tard, le vigneron en faisait produire 120 000 supplémentaires.
5 100 bouteilles vides en plus dans un 33 tonnes
Tout se joue dans la réduction de la piqûre de la bouteille de 900 g et dans la répartition du verre, recyclé à 80 %. C’est comme si la bouteille avait été "tassée". La diminution du diamètre du col fait passer la chambre gazeuse de 3,3 % à 2,3 %, comme une bouteille de magnum. Une dégustation à l’aveugle démontrera des qualités gustatives en effet similaires. Le flacon perd 2,8 cm de haut pour parvenir à "la taille d’une bouteille de bourgogne, ce qui arrange les cavistes", souligne Cédric Moussé. Mais le diamètre de la 900 g est conservé, ce qui reste "compatible avec les outils de vinification".
Ce résultat ouvre des perspectives très intéressantes pour la filière en matière de dégustation et de réduction de l’impact carbone. La nouvelle dimension de la bouteille permet de prolonger le vieillissement, "intéressant pour des années précoces". D’un point de vue écologique et logistique, cette nouvelle bouteille libère de la place. Dans un semi-remorque, 5 148 bouteilles vides de plus peuvent être transportées, soit 20 % de plus qu’avec une bouteille actuelle.
La "Light 26" et sa teinte foncée "Empire" propre à Saverglass, propose "un ratio poids-contenance ultra-compétitif", souligne Benoît Villedey du Comité Champagne, qui poursuit l’évaluation de la bouteille, notamment sur la résistance, dans son "glasslab". Avec ses mensurations, elle n’est plus une bouteille standard et entre "dans le domaine de la spéciale". "Les cobénéfices pour la filière sont évidents, reprend le responsable. Maintenant, la question se pose autour du transfert de cette innovation. Comment la transposer pour qu’elle bénéficie aux opérateurs champenois ?" Cédric Moussé, quant à lui, commercialisera ses premières "Light 26" pleines dès juin 2026.