Quels ont été pour vous les faits marquants de l’année 2024 ?
Sur le plan financier, le fait marquant est la baisse des taux directeurs. Elle a été entamée par la Banque Centrale Européenne (BCE) en juin 2024. Mais les banques ont anticipé cette tendance dès le début de l’année, en revoyant à la baisse leurs taux d’octroi, y compris les crédits immobiliers. Cette évolution est positive pour la capacité à investir des entreprises.
L’économie française a, par ailleurs, évité la récession. L’année 2024 devrait ainsi se solder par une croissance autour de 1 %. Malheureusement, cette croissance n’est pas bonne dans sa composition. Elle est portée par le commerce extérieur, mais davantage par la contraction des importations que par le dynamisme des exportations. En effet, la demande intérieure, hormis un léger rebond pendant la période des JO, reste atone. Pour les entreprises, dont les carnets de commandes continuent à se vider, cette torpeur se traduit par un recul de l’investissement.
Dans ce contexte, à quoi faut-il s’attendre pour 2025 ?
Nous restons confiants dans la capacité de la France à réaliser une croissance de l’ordre de 1 % en 2025 grâce, notamment, à la hausse de la consommation des ménages. Pourquoi ? En juin 2024, les salaires affichaient une hausse de 3 % sur un an. En septembre 2024, l’augmentation des prix à la consommation se limitait à 1,1 % sur un an également. Même si ces dates de référence ne sont pas les mêmes, cela signifie que les salaires corrigés de l’inflation sont bien orientés, avec une progression annuelle proche de 1,5 %.
"Nous attendons un rebond de la consommation des ménages dès le premier trimestre 2025"
La poursuite du repli tendanciel de l’inflation permet aux classes populaires et moyennes de reconstituer leur pouvoir d’achat. Dans le même temps, la confiance des ménages, très dégradée en 2023, se restaure progressivement. C’est pourquoi, nous attendons un rebond de la consommation des ménages dès le premier trimestre 2025. Cela devrait contribuer au redémarrage de l’économie française.
Le niveau d’épargne élevé des ménages n’est-il pas un frein à la reprise de la consommation ?
L’épargne des Français a, en effet, atteint 17,9 % du revenu disponible brut des Français au deuxième trimestre 2024, contre 14,5 % sur la période 1990-2019. Les ménages devraient cependant recommencer à consommer, au moins dans un premier temps, pour effectuer les achats qu’ils avaient différés. On estime qu’avec le retour de la confiance, un point de l’épargne accumulée devrait être affecté à la consommation. De plus, la baisse des taux incite moins à l’épargne. L’aléa politique pourrait toutefois contrebalancer cette analyse.
De leur côté, les entreprises vont-elles recommencer à investir ?
Dans un premier temps, les entreprises vont déstocker. Ce qui va améliorer leur santé financière, en redressant leur niveau de trésorerie et leur taux de marge. La reprise de la consommation, que nous attendons au premier semestre 2025, devrait permettre de regarnir leurs carnets de commandes en leur offrant des débouchés. Nous pensons qu’in fine, il faudra attendre la fin 2025 pour que les entreprises retrouvent les capacités et l’envie d’investir pour accroître leurs capacités de production. L’investissement productif devrait se redresser très progressivement et contribuer à la croissance.
Pour autant, les chiffres des défaillances d’entreprises ne sont-ils pas alarmants ?
Le pic des défaillances d’entreprises devrait survenir au premier trimestre 2025 pour représenter 66 500 faillites sur un an. Nous avons pris comme référence le chiffre de 64 000 faillites sur les douze derniers mois à fin septembre. C’est celui retenu par la Banque de France. Par ailleurs, nous assistons actuellement à un changement dans la nature des entreprises touchées, avec davantage de PME et d’ETI. La disparition de ces entreprises a priori plus solides détruit davantage d’emplois.
"Les entreprises françaises continuent d’être prises en étau entre une demande faible et des charges financières élevées"
Une fois passé le pic, le niveau des défaillances devrait rester élevé tout au long de l’année 2025. En effet, les entreprises françaises continuent d’être prises en étau entre une demande faible et des charges financières élevées, en raison du remboursement des PGE et de la fin du "quoi qu’il en coûte". Aussi, la faiblesse de leur trésorerie accroît-elle l’exposition des entreprises, y compris celles qui sont structurellement rentables, à un choc exceptionnel, tel que le défaut d’un client.
Cela pourrait-il fragiliser le rebond de la croissance que vous envisagiez ?
Notre scénario initial a été légèrement grevé par les annonces budgétaires. Nous avions imaginé que le gouvernement demanderait un effort collectif de 30 à 40 milliards d’euros et non pas de 60 milliards, comme c’est le cas. De ce fait, les entreprises risquent de se montrer prudentes en sachant qu’elles seront mises à contribution. Le premier trimestre 2025 sera plus compliqué que ce que nous avions anticipé. C’est pourquoi, nous avons ramené nos prévisions de croissance pour 2025 de 1,2 % à plutôt 1 % ou 1,1 %.
Quelles seront les conséquences sur l’emploi ?
Les entreprises ne vont pas licencier massivement, mais vont se montrer attentistes sur les embauches. Le chômage devrait ainsi enregistrer une progression de l’ordre d’un point. Nous n’attendons pas de rebond de l’emploi avant le deuxième semestre 2025. Ce qui ne signifie pas que les difficultés de recrutement vont disparaître. Les pénuries de main-d’œuvre dans l’industrie sont structurelles et vont persister. À l’inverse, dans le secteur des services classiques, où les besoins de qualification sont moindres, le marché de l’emploi va se détendre. Cela peut profiter aux entreprises du secteur dont les résultats ne sont pas trop dégradés.
Vous n’avez pas évoqué la construction. Qu’en est-il de ce secteur en crise ?
Nous avons le sentiment d’avoir touché le point bas. Certes, les niveaux d’activité demeurent très dégradés par rapport à 2019 et il y aura encore de la casse, mais il y a un frémissement. L’enquête sur les prêts bancaires dans la zone euro révèle une dynamique très positive de la demande de crédits immobiliers en France. Les signaux faibles sont positifs et nous attendons une amélioration du marché immobilier et du secteur de la construction au deuxième semestre 2025.
Quelles sont les grandes incertitudes qui pèsent sur la croissance en 2025 ?
Les incertitudes sont nombreuses et de plusieurs natures. Pour les entreprises exportatrices, la grande inconnue réside dans le vainqueur des élections américaines. En cas de victoire de Donald Trump, les taxes sur les produits importés pourraient grimper de 10 %, ce qui pénaliserait les entreprises françaises présentes sur le marché américain.
D’autres risques sont géopolitiques, en lien notamment avec la situation au Proche-Orient. Si les puits de pétrole iraniens devaient être bombardés, cela pousserait à la hausse les prix du baril de brent. Ce qui pourrait relancer l’inflation et remettre en cause la politique de baisse des taux mise en œuvre par la BCE.
La situation politique française pourrait également avoir un impact ?
Oui, en France, une dissolution est à nouveau possible à partir de juin 2025. Si cela devait survenir, nous avons vu combien l’instabilité politique pouvait pénaliser l’activité économique en renforçant l’épargne au détriment de la consommation. Il faut croiser cette donnée avec les élections législatives qui auront lieu en Allemagne en septembre 2025. Elles pourraient également ouvrir une période d’incertitude chez notre principal partenaire, dont la situation économique est encore moins favorable que celle de la France.