Le Journal des Entreprises : La centrale nucléaire de Gravelines produit près de 10 % de l'électricité du parc français, c'est la plus importante centrale d'Europe de l'Ouest, par sa capacité de production comme par le nombre de réacteurs. L'Autorité de sûreté nucléaire vous a d'ailleurs donné son accord pour les 40 ans d'exploitation... Quelles sont les nouvelles perspectives ?
François Goulain, directeur du site de Gravelines : Le prochain objectif d'EDF est le prolongement de vie de la centrale jusqu'à 60 ans. L'Autorité de sûreté nucléaire nous a donné l'aval des 40 ans pour les réacteurs 1 et 4, le nº 5 devrait suivre en 2017 et le nº 6 en 2018. Mais pour la centrale de Gravelines, c'est un exercice habituel. Nous sommes 11 mois sur 12 en arrêt de tranches. C'est plus exceptionnel sur d'autres sites où ça peut même devenir l'activité phare de l'année, mais ici c'est un jonglage permanent parfaitement intégré à la production. L'enjeu, pour nous, c'est le grand carénage pour lequel EDF investit 4 milliards d'euros jusqu'en 2028. L'ensemble des grands composants et équipements devront être remplacés et l'idée est de faire profiter au maximum les entreprises locales de ce budget et de ce chantier.
Valérie Tordeur, pilote ancrage territorial : C'est pourquoi nous avons mis en place une démarche d'ancrage territorial. Historiquement, la centrale de Gravelines travaillait avec de nombreuses entreprises dunkerquoises déjà, le nouvel objectif est de viser plus large encore pour s'adresser à l'ensemble des Hauts-de-France.
Comment comptez-vous vous y prendre pour fédérer l'ensemble du territoire ?
F.G. : C'est le choix du site que de s'intégrer dans la stratégie française des grands territoires. La maintenance, ça peut tout aussi bien s'organiser avec des entreprises de Valenciennes, Lens ou Arras. L'enjeu est de faire connaître notre empreinte économique régionale. Nous voulons que la population régionale connaisse l'impact de la production nucléaire à Gravelines. Cela peut paraître dingue, mais la centrale n'est pas connue de tous à Lille. Parmi les instances elles-mêmes, certains ne sont pas au courant du nombre de personnes que l'on emploie ni m ême des retombées économiques engrangées sur le territoire. Une délégation de la CCI de région, accompagnée du Medef, a d'ailleurs visité nos installations début décembre. Ça a été l'occasion d'échanges fructueux. Notre ambition est d'atteindre une enveloppe allant de 25 à 33 % du total du Grand carénage à destination des entreprises des Hauts-de-France. Ça représente un bon milliard d'euros.
V.T. : C'est avec la CCI que nous avons mis en place une structure d'aide aux entreprises pour les accompagner dans leur participation aux appels d'offres EDF. Un espace internet dédié, Nucléi (consultable à l'adresse businesstravaux-edfgravelines.fr), a été créé pour donner de la visibilité aux entreprises sur les chantiers à venir, sur les conditions des appels et sur les plannings associés. C'est aussi un programme d'accompagnement régional qui booste la filière nucléaire dans les Hauts-de-France et qui permet de diriger les entreprises qui n'ont pas les certifications pour travailler dans le nucléaire, en fonction des marchés, vers des formations nécessaires, etc. À ce jour, 45 entreprises sont accompagnées. Elles p artici pent à des événements BtoB, sous pavillon Nucléi, qui les aident à accéder aux marchés.
Quelles sont les premières réussites de ce programme régional ?
F.G. : Il y a deux stratégies différentes pour travailler avec la centrale. La première, le rang 1, c'est-à-dire en contrat direct avec EDF et, pour développer cela, la centrale de Gravelines s'est engagée à mettre ses marchés en lien avec la plateforme CCI Business pour que le programme Nucléi aide les entreprises à se positionner. C'est le levier le plus important pour la majorité des travaux du Grand carénage. Le développement des rangs 2 et 3 [ndlr : les prestataires et fournisseurs du rang 1] passera par des forums en local permettant la rencontre des entreprises du rang 1 avec ceux d'en dessous. C'est ce qui a été fait, en novembre, lors d'une ren contre d'affaires avec la société Ortec. 36 entreprises ont participé à la rencontre BtoB avec ce maître d'oeuvre de la partie mécanique des diesels d'Ultime Secours du CNPE de G ravelines. Il s'agit d'un marché de 10 millions d'euros à sous-traiter, dont 50 % avec des entreprises des Hauts-de-France. À la CCI d'actionner les bons filtres pour discriminer ou challenger les bonnes entreprises. Pour celles-ci, c'est un moyen certain d'élargir leur portefeuille sur de nouveaux marchés. Sur l'aspect tertiaire, une action allant dans le même sens a été entamée avec le titulaire Bouygues Bâtiment Nord Est, en 2015. C'est plus de 80 % de part local sur le Grand carénage, en tertiaire, soit entre 60 et 70 millions d'euros.
La sous-traitance est un volet important du programme Nucléi, mais il a vocation à développer tout un pan d'innovation aussi...
V.T. : Là encore ce sont de belles opportunités de marchés pour les entreprises locales. Et nous avons déjà décelé de belles « success stories » dans ce domaine. C'est le cas de l'entreprise dunkerquoise Ident'it qui est passé de 6 à 30 salariés en 7 ans. Cette société a développ é un procé dé innovant sur les puces RFID désormais déployées dans 7 centrales nucléaires françaises. Idem pour Cive, une entreprise de mécano soudure de Gravelines, qui à partir de son expérience en région travaille aujourd'hui sur tout le territoire français, avec même une présence de 15 salariés en permanence sur le site de Flamanville et une participation, en 2014, sur l'EPR finlandais. Un partenariat a, par ailleurs, été mis en place avec le FabLab de Calais et nous avon s créé notre propre espace de coworking, « La Brasserie », qui nous permet d'investiguer et d'impulser une dynamique d'innovation sur site.
EDF réfléchit à l'élaboration de « jumeaux numériques » des centrales nucléaires, ce qui permettrait une modélisation en temps réel des sites. Il serait question d'un million d'euros par double numérique. Gravelines est-il concerné ?
F.G. : Le CNPE de Gravelines est concerné au même titre que d'autres sites. Cette innovation permettrait une immersion dans les lieux pour repérer les besoins de maintenance. Il ne suffit que de quelques jumeaux pour couvrir l'ensemble du parc français étant donné que les différents sites ont été construits selon un modèle de copie. Ce qu'il faut souligner sur ce dossier c'est qu'une entreprise prestataire de Gravelines est associée à cette démarche . Il s'agit d'AVE Multimédia, à Wormhout. Spécialisée en prise d'images panoramiques et en contexte difficile, elle travaille sur une maquette virtuelle d'un réacteur pour la préparation des interventions.
Après le Grand carénage, que peut-on souhaiter à la centrale de Gravelines ?
F.G. : On le sait tous, Xavier Bertrand travaille avec EDF à la venue d'un EPR en Hauts-de-France. C'est le nucléaire 3e génération. Ce serait assurer des retombées encore plus concrètes au territoire et sur une logique de plus long terme.