Si l’agrivoltaïsme connaît un essor considérable dans le monde, notamment en Espagne et aux Etats-Unis, cette pratique est de plus en plus prisée en France, et pas seulement dans les régions dites "ensoleillées". Même si des voix s'élèvent contre ce nouveau mode de mix énergétique à l'instar de la Région Normandie par crainte notamment de "dénaturation du paysage bocager", le territoire normand a, lui aussi, sa carte à jouer dans ce domaine et d’importants projets commencent à voir le jour.
Selon une étude menée par EDF ENR en 2023, pour atteindre les 100 GW de capacité de production solaire installée en France d’ici à 2050 préconisés par la loi de transition énergétique, il sera nécessaire de développer la production d’électricité photovoltaïque sur de nouveaux sites non explorés jusqu’alors. Les sites dits "dégradés " (délaissés industriels/autoroutiers, friches, anciennes décharges, etc.) ont été investis en priorité ces dernières années mais ils se raréfient. Aux côtés de ces sites, ainsi que des installations sur toiture et des ombrières, l’agrivoltaïsme, c’est-à-dire une installation photovoltaïque située sur la même parcelle qu’une production agricole, peut constituer un moyen supplémentaire pour atteindre les objectifs français de transition énergétique. "Équiper moins de 0,1 % des surfaces agricoles françaises suffit pour répondre aux objectifs nationaux en matière de développement de l’énergie solaire", estime ainsi EDF ENR.
Un axe stratégique de développement pour JPee
Pour JP Énergie Environnement (JPee), producteur indépendant d’énergies 100 % renouvelables éolien et solaire, installé à Saint-Contest près de Caen, "l’agrivoltaïsme est devenu un axe stratégique de développement, face à la pénurie galopante de sites de grande ampleur permettant de déployer des centrales solaires. L’avantage des grandes centrales au sol est d’avoir un coût du kilowattheure très compétitif, comparé notamment à des centrales en toiture ou à des ombrières solaires", assure Xavier Nass, PDG de JPee (170 salariés-83 M€ de chiffre d’affaires en 2023).
L’entreprise normande a engagé, dès 2020, un partenariat avec l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), sur la quantité et la qualité du fourrage poussant en dessous des panneaux photovoltaïques. "Les premières conclusions sont très positives quant à la synergie entre l’activité de production d’électricité et la conduite d’un élevage ovin ou bovin sur la même parcelle", note Xavier Nass. En plus de cette étude, JPee envisage la conduite de nouveaux protocoles expérimentaux en collaboration avec plusieurs exploitants agricoles issus des filières d’élevage, de maraîchage et de grandes cultures. "Sur des zones sujettes au stress hydrique (demande en eau dépassant les ressources en eau disponibles, NDLR), les panneaux solaires permettent de protéger l’herbe ou les cultures et assurent de l’ombre pour les bêtes", ajoute le chef d’entreprise qui précise que l’agrivoltaïsme représente aujourd’hui 65 % des projets en cours de développement de JPee, notamment dans le Centre, le sud et l’est de la France, "mais pas encore en Normandie !"
"Notre objectif est de mettre l’agriculteur au centre du projet dans une dynamique gagnant-gagnant. Nous allons conduire de nouveaux protocoles expérimentaux en collaboration avec plusieurs exploitants agricoles issus des filières d’élevage, de maraîchage et de grandes cultures", annonce Xavier Nass.
En interne, l’entreprise continue à se structurer autour de ce type de production, avec le recrutement de trois ingénieurs agronomes dédiés aux projets d’agrivoltaïsme.
Un projet pilote à Souleuvre-en-Bocage
"Grâce à la canopée agricole de TSE, nous pouvons envisager un retour de nos animaux en pâturage sous panneaux. Cela devrait améliorer leur état sanitaire et leur bien-être tout en étant plus rentable pour nous."
Si JPee n’a pas encore concrétisé de projets d’agrivoltaïsme en Normandie, ce n’est pas le cas pour la société azuréenne TSE, producteur et développeur d’énergie solaire basé à Sophia Antipolis qui a développé un projet pilote à Souleuvre-en-Bocage (Calvados), avec la mise en place d’une canopée agricole sur l’exploitation de Daphné Huet et Yoann Bizet. L’exploitation, qui s’étend sur 170 hectares, a une activité de production de fourrage destinée à l’alimentation de son troupeau de vaches laitières. "Nos 130 vaches étaient jusqu’ici confinées dans des bâtiments toute l’année en raison des conditions sèches en été et de l’augmentation des températures ; ce qui engendrait notamment un déficit en masse musculaire et des problèmes sanitaires aux pattes. Grâce à la canopée agricole de TSE, nous pouvons envisager un retour de nos animaux en pâturage sous panneaux. Cela devrait améliorer leur état sanitaire et leur bien-être tout en étant plus rentable pour nous", explique Yoann Bizet. D’une puissance estimative de 2,9 MWc, la canopée agricole sera constituée de 5 192 modules photovoltaïques installés sur une surface de 3,4 hectares. L’infrastructure devrait produire annuellement 3 676 MWh, ce qui correspond à la consommation électrique de 1 676 personnes, et évitera ainsi le rejet de 137 tonnes d’équivalent CO2 par an.
Dans le cadre de ce projet pilote, lauréat en août 2023 de l’appel d’offres de la Commission de Régulation de l’Énergie, TSE s’est engagé à proposer un financement participatif ouvert exclusivement aux habitants du département d’implantation, le Calvados, et des départements limitrophes : Eure, Manche, Orne et Seine-Maritime. "La protection climatique apportée par la canopée combinée au partage de valeur générée par la production photovoltaïque constitue en premier lieu une assurance de régularité des revenus générés sur la parcelle agricole. Un loyer sera versé à l’exploitant sur toute la durée du projet. Celui-ci bénéficiera en outre d’une indemnisation pendant toute la durée des tests, en tant que partenaire prestataire du suivi agricole", confirme l’entreprise TSE.
Un autre projet pilote mené par le groupe montpelliérain Qair (640 salariés), producteur français d’électricité renouvelable, est en cours de test au Ménil-Erreux, près d’Alençon, dans l’Orne.
Associer l’élevage à la production d’énergie
Après avoir réfléchi pendant un temps à la méthanisation, Sébastien et Corinne Marie, agriculteurs céréaliers et éleveurs ovins, ont opté eux aussi pour une ferme agrivoltaïque, sur une surface de 27 hectares à Croissanville, près de Mézidon (Calvados) : "C’est un projet sur le long terme. Nous avons démarré les discussions avec la société en charge du projet dès 2021, explique Sébastien Marie. L’ombre portée par les panneaux permet d’éviter l’évaporation au sol et nous évitera d’acheter du foin pour nourrir les bêtes l’été. L’effet panneaux nous permet d’avoir une longévité de pâturage plus importante, mais aussi aux animaux de s’abriter en cas d’intempéries", commente l’agriculteur qui touchera un loyer (montant NC) en contrepartie de la location de son terrain. "Une façon de sécuriser nos revenus", assure l’agriculteur qui espère, grâce à ce projet, passer des 120 brebis qu’il élève actuellement à un troupeau de 300 bêtes.
Le projet, développé par la société rennaise Renantis (753 salariés) spécialiste des énergies renouvelables, consistera en la production d’une électricité bas carbone assurée par des panneaux solaires placés à environ 1,20 mètre du sol pour permettre aux animaux de paître en dessous. "Le principe est d’associer sur une même parcelle une activité d’élevage de 300 brebis allaitantes, qui demeure centrale, à une activité de production d’énergie. Ce projet de développement permettra à terme de produire près de 23 GWh d’électricité bas carbone, soit l’équivalent de la consommation de 5 400 foyers normands" explique Nicolas Thelliez, chargé des Relations Territoires de la société Renantis. La décision préfectorale quant à la validité du projet devrait intervenir en début d’année 2025.
Favoriser le mix énergétique
Adaptation au changement climatique, accès à une protection contre les aléas météorologiques, amélioration du bien-être animal, agronomie pour les besoins des cultures… L’agrivoltaïsme coche donc beaucoup de cases en faveur du mix énergétique prôné par la loi Climat. Aujourd’hui, près de 50 000 exploitations agricoles (parmi les 437 000 que compte la France) participent d’ores et déjà à la production de 20 % de l’énergie renouvelable, soit 3,5 % de la production nationale d’énergie. Selon l’Agence de la transition écologique (Ademe), la production d’énergies renouvelables du secteur agricole est amenée à être multipliée par 3 d’ici 2050 pour concerner près de 280 000 exploitations agricoles. Et le défi est de taille quand on sait que cette production devra se faire sur des terres agricoles toujours moins nombreuses…