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"L’activité des ENR va repartir mais nous sommes au creux de la vague"
Interview Bordeaux # Production et distribution d'énergie # Transition énergétique

Corentin Sivy directeur général de Valorem "L’activité des ENR va repartir mais nous sommes au creux de la vague"

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Le producteur d’énergies renouvelables (ENR) bordelais Valorem a annoncé en juin 2026 des réductions d’effectifs. Pourquoi les ENR n’ont-elles pas tous les feux verts alors que les urgences climatiques et de souveraineté sont sur toutes les lèvres ? En attendant la reprise, Valorem choisit de réorienter une partie de ses activités vers l’électrification. Son directeur général, Corentin Sivy, décrypte la stratégie, la conjoncture et les perspectives à moins d’un an de l’élection présidentielle en France.

Corentin Sivy a pris ses fonctions de directeur général de Valorem en janvier 2026, une année de restructuration pour le groupe à la fois pour absorber une décélération et anticiper une reprise — Photo : Valorem

Valorem a annoncé une restructuration, avec notamment une baisse des effectifs. Concrètement de quoi s’agit-il ?

Nous réduisons la voilure. On travaille sur un plan de départs volontaires. Nous sommes 600 aujourd’hui. Nous devrions aboutir à un accord d’ici la fin de l’été avec des départs en 2026.

C’est pourtant contre-intuitif au regard de la nécessaire souveraineté énergétique et de l’urgence environnementale. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas ?

Nous avons deux séquences qui se télescopent : d’abord une séquence d’une dizaine d’années de décarbonation du mix électrique français, qui nous a permis une croissance assez folle en nourrissant le développement du solaire et de l’éolien. La crise de 2022 (envolée des prix de l’énergie à cause de la guerre en Ukraine, NDLR), nous a fortement accéléré à court terme et nous a poussés à investir massivement. Mais dans le même temps, les coûts de l’énergie étaient tellement élevés qu’ils ont détruit énormément la demande : des industries ont fermé, délocalisé, réduit leurs consommations avec des appareils plus efficaces, davantage d’isolation, en baissant le chauffage, etc.

À cela s’ajoute la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) parue en février 2026 qui a sabré tout ce qui avait été encouragé en 2022 (divisant par 3 les ambitions sur le solaire, presque par deux l’éolien, NDLR) alors que nous nous étions mis en ordre de bataille pour produire beaucoup plus. De plus, la question des énergies renouvelables s’est fortement politisée avec une partie du champ politique extrêmement anti-renouvelables.

La baisse d’activité des ENR est-elle finalement la conséquence de la PPE 3 ou davantage de la clause de revoyure qu’elle comprend, avec le danger des élections présidentielles et d’une arrivée au pouvoir du RN ?

Les deux. À court terme, c’est la PPE parce qu’il y a moins d’appels d’offres — quasiment rien pendant un an, le temps du moratoire — et une trajectoire revue à la baisse. En 2022, on a demandé aux entreprises du secteur de produire plus, plus vite, pour des objectifs plus hauts. Donc, on a recruté, on a investi, pour s’entendre dire quatre ans plus tard qu’il y a trop de production. D’autant que la PPE a été écrite en 2025, avant le blocage du détroit d’Ormuz, avant la canicule. On voit bien que l’activité va repartir, mais on est dans le creux de la vague. En 2025, les prix de l’électricité étaient extrêmement bas voire négatifs, il y a eu trop de production par rapport à la demande avec le parc nucléaire qui a fini son grand carénage.

"Quel que soit le résultat des élections, on n’aura pas de nouveaux appels d’offres avant 2028."

Combiné à des objectifs sabrés, le groupe se retrouve contraint de revoir sa trajectoire, sachant qu’on anticipe aussi l’année à venir où — quel que soit le résultat des élections — le gouvernement utilisera sa clause de revoyure et sortira une nouvelle politique. Concrètement, avec une élection en mai, une potentielle dissolution en juin, une nouvelle assemblée pendant l’été, le début des travaux en septembre, on n’aura pas de nouveaux appels d’offres avant début 2028.

Sans attendre l’annonce du Plan électrification d’Emmanuel Macron en mai 2026, les besoins en électricité semblent pourtant flagrants au regard des data centers, des voitures électriques, etc. Cela ne suffit pas ?

Ce qu’on voyait, c’est une électrification qui commençait à prendre son envol autour de 2029-2030, avec l’installation progressive des parties mobilités, data centers, pompes à chaleur. Si on a trois ou quatre ans de stagnation de la demande et beaucoup d’ajout de production, le déséquilibre s’accentue. La réponse est donc de réduire les objectifs à moyen terme.

L’actualité avec la guerre en Iran et la canicule bouscule-t-elle de nouveau les perspectives ?

La donne change : la crise du détroit d’Ormuz a donné un coup de fouet sur la partie mobilité — avec une hausse des achats de voitures électriques et de camions - et la canicule impacte le déploiement de la climatisation. Ce qu’on imaginait comme un retour de la demande entre 2029-2030 pourrait être perceptible dès l’année prochaine. En parallèle, de nombreux pays européens souhaitent relocaliser leurs données dans leurs pays, donc les data centers, en plus de l’IA, alimentent une tendance de fond de l’électrification et il faut que l’on s’y prépare.

Valorem a mené un vaste projet d’électrification au Grand Port de la Martinique pour le compte de la CMA-CGM — Photo : Valorem

Vous annoncez réorienter vos priorités vers l’électrification, en phase avec la PPE, pour des projets "les plus créateurs de valeurs" dites-vous. Est-ce une nouvelle activité pour Valorem ? Quels sont projets et comment intervient Valorem ?

C’est un volet présent depuis l’origine, mais sur lequel on se penche davantage depuis plusieurs années, notamment dans des pays qui sont en décalage avec ce que connaît la France aujourd’hui, comme la Finlande. Ils ont déjà connu une absence d’appels d’offres pendant une longue période. On y a analysé les besoins de clients privés pour répondre aux projets. Le point clé est l’accès au réseau. C’est la grande difficulté des entreprises qui s’électrifient : elles cherchent de la capacité de soutirage. Ce sont des compétences rares, complexes, surtout la possession de réseau sécurisé. Nous, nous l’avons. C’est très long à obtenir (5 à 6 ans), or, nous avons très tôt développé nos propres postes privés, qui nous donnent des accès privilégiés au réseau dont on peut faire profiter des clients privés, en leur faisant gagner énormément de temps.

"L’accès au réseau est la grande difficulté des entreprises ; nous, nous l’avons."

En Finlande, notre problématique était aussi de trouver des prix intéressants pour écouler notre production. Notre réseau sécurisé est devenu un potentiel : l’entreprise devient un acheteur qui accepte de payer plus cher ses électrons pour mettre son unité en service plus rapidement. En France, nous avons déjà mené un projet d’électrification pour la CMA-CGM au Grand Port de Martinique et nous déclinons cette démarche comme l’illustre le partenariat récent avec l’acteur de la mobilité lourde Paragon Mobility (pour faciliter le déploiement de ses infrastructures de recharges, NDLR).

Concrètement, vos équipes changent-elles de typologie ? Vos interlocuteurs et vos clients sont-ils différents ?

Ce ne sont pas les mêmes métiers, la même façon de travailler, il faut aller chercher les clients., Nous venons de créer un service commercial, puisque notre interlocuteur n’a longtemps été que EDF. Nous externalisons une partie des tâches, qui ont moins de valeur ajoutée, à des bureaux d’études et concentrons nos équipes pour des missions de service à haute valeur ajoutée.

"Nous allons accroître nos revenus par l’électrification mais pour servir l’accélération de notre capacité à écouler nos électrons."

Aujourd’hui, comment se découpe le chiffre d’affaires (150 M€ 2025) entre les différentes activités et comment se découpera-t-il demain ?

L’activité électrification représente aujourd’hui quelques pourcents. Même si, demain, la part devait être à deux chiffres, elle resterait minoritaire. Notre modèle demeure la production d’énergie renouvelable indépendante. Nous allons accroître nos revenus par l’électrification mais pour servir l’accélération de notre capacité à écouler nos électrons. L’électrification va générer des revenus et créer des débouchés pour les parcs qui viennent d’être achevés et qui arrivent sur le marché. Un parc lancé aujourd’hui entrera en fonctionnement dans 6 ou 7 ans, donc après 2030, à un moment où la question des débouchés ne se posera plus puisque les besoins auront augmenté et qu’on va vers moins de nucléaire. Même en réalisant l’objectif fou du RN de 20 EPR2 — ce qu’EDF n’estime pas réalisable — ils seraient très loin de compenser le vieillissement des réacteurs actuels ; sachant qu’on va assister aux premières mises à la retraite d’ici une quinzaine d’années. Ce qui nous intéresse aujourd’hui c’est l’entre-deux.

Les producteurs d’ENR ont été confrontés à une forte baisse des appels d’offres depuis le moratoire avant la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie, et s’apprêtent à affronter une autre année blanche en 2027, année d’élection présidentielle — Photo : Valéry Joncheray

Quid de l’international ?

C’est un volet important. Valorem a autant de pipe à l’étranger qu’en France. Donc ce n’est que la moitié de l’activité potentiellement impactée l’année prochaine. On accélère fortement en Italie, Pologne et Finlande. Ils sont à des moments du cycle inversés : la Finlande a connu le ralentissement il y a deux-trois ans parce qu’ils ont décarboné avant nous et sont en avance sur l’électrification (pompes à chaleur y compris dans les industries, véhicules, etc.). On voit donc ce qu’il va nous arriver dans deux ou trois ans ; la Pologne et l’Italie à l’inverse sont encore très carbonés et importateurs. Les Italiens ont 4 à 5 ans de retard.

Qu’est ce qui est le plus compliqué aujourd’hui pour Valorem ?

C’est cette phase de transition. On sort d’une décennie de croissance, on va entrer dans une autre décennie de croissance mais il y a une latence entre les deux. Le plus compliqué, c’est clairement le PSE. Dans le secteur des énergies renouvelables c’est nouveau, contrairement à d’autres industries qui y sont confrontées de manière cyclique. C’est souvent une première pour des collaborateurs globalement jeunes. C’est difficile à vivre, mais il nous faut être prêts à être au rendez-vous si ça accélère et à encaisser le choc si la décélération continue.

Et pour vous en tant que "nouveau" directeur général, arrivé en début d’année ?

Il faut mener bien plus de choses de front que la normale : des sujets de refinancement qui reviennent classiquement tous les deux-trois ans, un changement d’ERP, le PSE, et j’ai ajouté cette accélération sur l’électrification.

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