Forte de ses nombreux littoraux, de sa diversité halieutique, la France se positionne désormais comme l’une des grandes nations algales de ce siècle : elle est le premier producteur d’algues de l’Union européenne, avec un volume annuel variant entre 60 000 et 70 000 tonnes, constitué presque uniquement de macro-algues. Cette production est en quasi-totalité issue de la récolte d’algues sauvages dans le milieu naturel, en mer ou sur le rivage.
Un gisement et une richesse de variétés
Sur le volet des macro-algues (les grandes algues), la Bretagne concentre 95 % de la production française et elle est aussi un acteur majeur pour les microalgues. En France, en Europe et plus largement dans le monde, les algues bretonnes représentent un gisement important mais ce ne sont pas leurs seuls atouts. "Nous disposons d’une grande variété d’algues en raison d’une biodiversité importante. Notre autre atout majeur réside dans la qualité de nos algues qui renvoie à la qualité de l’eau. Les pays asiatiques, gros producteurs d’algues et exportateurs, nous envient cela", dévoile Jean-Pierre Rennaud, président du cluster algues Bretagne créé en avril 2023.
Si la Bretagne est clairement en tête de pont de la filière, la Normandie veut aujourd’hui également prendre part à l’essor de ce nouvel or vert et brun, avec la création récente d’une filière spécifique : Normandie Filière Algues.
Dynamiser la filière normande
"Il y a une véritable volonté de structuration de la filière algue en Normandie", confirme Franck Hennequart, président de Normandie Filière Algues et directeur de la recherche et de l’innovation de l’entreprise Algaïa (97 salariés ; 27 M€ de chiffre d’affaires), basée à la fois à Saint-Lô (Manche) et Lannilis (Finistère). Dès octobre 2022, une convention cadre avait été signée par une vingtaine d’acteurs normands désirant organiser une filière algues ; en janvier 2023, le pôle de compétitivité BioEconomy For Change (B4C) chargé du développement de la bio-économie en région Grand Est, Hauts de France et Normandie a été approché pour reprendre les travaux du SMEL dans l’animation de cette structuration. L’association Normandie Filière Algues a ainsi été créée le 13 mai 2024. "Cet événement représente une étape significative dans notre mission de dynamiser et structurer la filière algue en Normandie. Notre nouvelle filière algue normande couvre toutes les activités : ramassage des algues d’échouages avec la sargasse, co-culture /ramassage des entéromorphes (variété d’algues vertes) sur les concessions conchylicoles jusqu’à la transformation", détaille le président.
La nouvelle filière est portée par plusieurs entreprises normandes (Algaia, Laboratoires Gilbert, Alga Biologics, Dielen...), des start-up (Magma, Genexpath, Alga Biologics, NaturePlast) mais aussi Synergie Mer Et Littoral (SMEL), l’Université de Caen Normandie, les communes de Bernières-sur-Mer et Courseulles-sur-Mer dans le Calvados, le Comité Régional de la Conchyliculture Normandie - Mer du Nord, le Comité Régional des Pêches Maritimes de Normandie. "Au total, vingt-six organisations et entreprises se sont positionnées pour être membres de notre association. Nous travaillons déjà sur d’importants projets notamment avec certaines communes pour organiser la collecte des algues sur les plages et proposer des voies de valorisation, une fois les algues lavées et séchées."
Des acteurs majeurs et des marchés porteurs en Bretagne
En Bretagne, creuset français de l’algue, cet or vert a d’ores et déjà un ancrage et un poids économique. La région compte une centaine d’entreprises dédiées qui pèsent plus de 2 500 emplois. Des chiffres qui pourraient même être plus importants car le Ceva (Centre d’Étude et de Valorisation des Algues), basé dans les Côtes-d’Armor chiffre à 250 le nombre d’entreprises bretonnes "en capacité d’utiliser l’algue en première et deuxième transformations, principalement pour l’agriculture ou en biotech", souligne Stéphanie Pedron, la directrice du centre.
Elle concentre aussi des pionniers et des poids lourds. Au premier rang de ceux-ci, se trouve Olmix. L’ETI morbihannaise, créée en 1995 par Hervé Balusson, s’est fait un nom et une place. Elle est leader sur le marché de la fertilisation agricole avec des algues. Présente dans plus de 100 pays dans le monde, elle emploie 900 salariés et réalise 180 millions d’euros de chiffre d’affaires. "Cela fait une trentaine d’années que je m’emploie à trouver des solutions alternatives aux intrants agricoles. Olmix valorise les algues depuis plus de 25 ans dans ce but ; puis ensuite pour le bétail et pour la nutrition", rappelle Hervé Balusson, le président d’Olmix. L’industrie de l’algue bretonne compte aussi deux portes étendards finistériens reconnus : Algolesko et Algaia.
Réalisant plus d’un million d’euros de chiffres d’affaires, Algolesko, le précurseur breton de la culture d’algues en pleine mer basé à Loctudy et également présent à Moëlan-sur-Mer (Finistère), lance une levée de fonds de 5 millions d’euros pour se développer sur les marchés alimentaires d’Europe et d’Asie, financer le développement de nouvelles concessions et lancer la co-culture conchylicole, en intégrant des huîtres dans leurs parcs d’algues.
Algaïa est aussi un acteur majeur de l’extraction d’algues. Elle est leader sur son marché de produits supports pour la cosmétique. Rachetée par le groupe allemand JRS, qui souhaitait se renforcer dans ce domaine d’activité, l’entreprise a la particularité de disposer d’un site de production dans le Finistère (à Lannilis) et d’une R & D en Normandie (à Saint-Lô), marquant une complémentarité entre les deux territoires.
Outre ces pionniers, la Bretagne compte un très grand nombre de moyennes ou petites entreprises qui valorisent ou exploitent l’algue dans l’alimentation comme le finistérien GlobeXplore (35 salariés et 6 M€ de CA), la filiale de produits alimentaires à base d’algues du groupe Hénaff. "Notre activité algue se porte bien, et est même en croissance à deux chiffres depuis plusieurs années. Cependant la filière se développe, et il va falloir réfléchir à plus long terme pour s’approvisionner en quantité et en qualité suffisantes sur les prochaines décennies", expose Loïc Hénaff, PDG du groupe Jean Hénaff aux cotés d'Antoine Ravenel, directeur de la végétalisation du groupe Jean Hénaff.
Ramassage autorisé en Bretagne, mais pas en Normandie
Si l'exploitation des algues a atteint sa vitesse de croisière en Bretagne, la filière normande elle, se trouve confrontée à des freins réglementaires.
"À l'heure actuelle, nous ne disposons d'aucune autorisation pour collecter les algues, que ce soit en mer ou sur le rivage, regrette Franck Hennequart, ce n'est pas le cas en Bretagne : la récolte et le ramassage des végétaux marins sont autorisés notamment par le comité régional des pêches maritimes et des élevages marins (CRPMEM) pour les licences de pêche embarquée et de ramassages des algues de rive. L'encadrement des engins et des périodes de pêche sont approuvés par arrêtés du préfet de région. Rien de tout cela en Normandie ! Or, depuis une dizaine d'années, nous connaissons une demande croissante d'entreprises normandes qui recherchent des polymères naturels comme les algues pour l'alimentation humaine, animale, pour l'encapsulation, l'enrobage de semences ou redynamiser des sols agricoles… Nous avons également de la demande d'industriels qui cherchent à remplacer le coton, dont la culture nécessite beaucoup d'eau et de pesticides, par des fibres naturelles telles que les algues : pour les pansements ou pour des tampons hygiéniques par exemple." Les biomasses d'algues épaves (algues vertes en Bretagne, sargasses en Normandie) représentent des volumes importants : on estime la biomasse d'algues vertes collectées en Bretagne à environ 50 000 tonnes par an, tandis que la biomasse de sargasses en Normandie se chiffrerait de 15 000 tonnes à 20 tonnes par an. Une véritable manne pour le monde industriel du grand ouest."
"À l'heure actuelle, nous ne disposons d'aucune autorisation pour collecter les algues en Normandie"
Franck Hennequart, président de Normandie Filière Algues
En Normandie, Normandie Algues veut regrouper en un seul groupe, toute la chaîne de production depuis le ramasseur jusqu’au transformateur final, en passant par les Universités, les laboratoires de recherche… "Une fois que nous aurons obtenu les autorisations de collectes d’algues, notre filière va commencer par travailler sur l’aspect logistique du ramassage, pour que, demain, elle devienne porteuse d’une plateforme commune de transformation de la matière, et ce afin de permettre aux petits acteurs comme aux grands de pénétrer les différents marchés recherchés", explique Franck Hennequart.
Fédérer les industries
Les filières bretonne et normande marchent déjà la main dans la main pour travailler sur un même socle : "Même si les problématiques ne sont pas forcément les mêmes, nous avons déjà échangé avec le cluster algues breton ainsi qu’avec la Chambre Syndicale. La démarche des deux régions doit répondre à une stratégie commune pour alimenter la feuille de route pour le développement des filières algales françaises." Une vision que corrobore Jean-Pierre Rennaud, président du cluster breton. "Les synergies existent déjà via des industriels présents sur les deux territoires. Je pense que nous avons la légitimité pour fédérer les acteurs régionaux afin de porter, collectivement une feuille de route nationale."
Organisées en filière, les entreprises pourront aussi monter des projets de R & D et obtenir plus de financements. "Il faudra faire plus d’alliances pour mieux organiser le sourcing amont et valoriser l’ensemble de l’algue car aujourd’hui elle n’est pas souvent valorisée dans son ensemble", poursuit Jean-Pierre Rennaud. Derrière cette valorisation se trouve le concept du cracking ou de craquage : exploiter l’algue avec toutes ses propriétés pour en valoriser toutes ses composantes.
Des intérêts qui divergent
Mais l’enjeu de la filière est plus complexe qu’il y paraît. La filière algue n’y voit pas les mêmes intérêts comme l’explique le dirigeant d’Algo Paint, le fabricant bretillien de peinture à base d’algues Lionel Bouillon, co-fondateur et président d’Algo (38 collaborateurs, CA : n.c.), à Vern-sur-Seiche (Ille-et-Vilaine).
"Pour nous, les algues sont le pétrole vert de demain, et il y a des synergies industrielles à trouver pour développer la filière. Certains veulent la poudre issue des algues, d’autres comme nous les déchets des macro-algues, il y a donc un vrai sens à travailler en équipe. Pour l’instant, certains acteurs sont trop protectionnistes, veulent conserver leurs parts de marché. D’autres, heureusement, ont la volonté d’avancer. Si les volumes augmentent, cela nous permettra de maîtriser l’inflation et de nous développer davantage, de rivaliser également avec les peintures dites classiques, qui sont pour l’instant moins chères qu’Algo ".
L’algue bénéficie d’un effet ciseau
La notion de prix affecte l’algue française à un autre niveau. Elle doit batailler avec l’algue d’importation. " 80 % des algues, utilisées en France, viennent d’Asie. Nous importons des algues alors qu’il y en a plein sur nos côtes", déplore Jean-Pierre Rennaud. Les raisons : le prix et la capacité à transformer et à proposer une offre adaptée. C’est là où intervient la notion de filière. En étant structurés et en se fédérant, les industries de la transformation d’algues auront une offre plus complète et plus visible. "Les demandes sont fortes et nombreuses pour les algues." Survient aussi " un effet ciseau " comme le définit le président du cluster Algues en Bretagne. "La fertilisation des sols par les algues a été supplantée par le recours à la chimie et donc des produits chimiques comme l’ammonitrate avec une meilleure efficacité dans les champs et des coûts moindres. Depuis, la R & D a permis de gagner en fertilisation avec les algues et son prix devient compétitif avec les produits chimiques, le tout en étant naturel."
L’algoculture doit convaincre
Si la ressource naturelle est là, elle est aussi sensible et il convient de bien la gérer. Pour ce faire des projets aquacoles doivent voir le jour. Or, ils se heurtent bien souvent à des méandres administratifs et à des oppositions d’associations environnementales ou de riverains. Pourtant la demande autour des algues est forte. La société finistérienne Algolesko fait office de pionnière en algoculture. Après une longue bataille, elle a pu développer ses projets. Algolesko poursuit sa croissance dans l’espoir de stabiliser une production d’environ 1 000 tonnes de macroalgues d’ici à 5 ans. Pour atteindre cet objectif, l’entreprise basée à Loctudy dans le Finistère sud (1 M€ de CA et 15 salariés) a engagé une levée de fonds de 5 millions d’euros qui devrait être bouclée d’ici la fin de l’année 2024. Assurant une production annuelle d’environ 200 tonnes de macroalgues, elle s’appuie surtout sur une maîtrise complète de la chaîne de valeur. "Tout l’enjeu réside dans la capacité à assurer le cycle de production, de la semence à l’assiette", résume Timothée Serraz, directeur général d’Algolesko, qui déploie ses filières sur 150 hectares en zone Natura 2000 au large de Lesconil (Finistère). La société dispose également d’une forte marge de progression avec une concession de 180 hectares au large de Moëlan-sur-Mer (Finistère) ainsi que 20 hectares de concessions à Lézardrieux (Côtes-d’Armor), où l’entreprise a racheté en 2019 les capacités d’Aleor, incluant une écloserie ainsi qu’une unité unité de séchage.
Les scientifiques, s’emparent aussi du sujet. En Bretagne, le Ceva qui embarque des partenaires publics et une quinzaine d’entreprises privées (Olmix, Goëmar, Roullier), est actif dans ce champ d’investigation. Aux côtés de partenaires pêcheurs et de l’Ifremer, le Ceva vient justement de lancer un projet dénommé Pecorino, en baie de Quiberon, pour cultiver et étudier de nouvelles espèces d’algues rouges au sein d’une plateforme intégrée. Il s’agit d’une concession XXL d’une centaine 100 hectares. Le projet de recherche durera deux ans.
L’algoculture sécurise les approvisionnements
À titre personnel, via sa société morbihannaise Azollae, Jean-Pierre Rennaud, espère voir aboutir le projet d’algoculture qu’il porte depuis trois ans en baie de Quiberon. "J’ai déjà des clients depuis deux ans pour cette production." Le dirigeant et chef de file du cluster mise surtout sur un changement de l’image de l’algue auprès du grand public. "L’algue est encore trop associée à l’algue verte. Elle est méconnue. C’est un travail de tous pour la faire connaître et accepter l’algoculture en mer. On pourrait imaginer en cultiver à côté des champs éoliens, par exemple. "
L’algoculture pourrait répondre à la demande et aux aléas climatiques. Pour autant, sa mise en œuvre n’est pas simple comme l’expose Loïc Hénaff, le dirigeant finistérien de GlobeXPore. "De plus en plus d’acteurs se tournent vers la culture, qui permet des approvisionnements réguliers. Mais la culture en bassin pose elle aussi d’autres problématiques, notamment en termes d’emplacements à terre et d’accès à la mer qui peut être compliqué, mais aussi en termes de dépenses énergétiques. Nous avions exploré cette piste il y a quelques années, mais nous avions considéré qu’il était encore trop tôt pour nous lancer. La culture en mer est quant à elle encore en devenir. "
En matière d’image, l’association Merci Les Algues, œuvre notamment auprès du grand public pour faire connaître cette filière durable. Basée en Bretagne, elle fédère plus de 70 producteurs, des scientifiques, des distributeurs...
Structurer pour passer à la vitesse supérieure
Prisée, l'algue n'en demeure pas moins le navire amiral d'une filière qui doit se structurer. C'est ce qui ressort d'un travail mené par les services de l'Etat pour établir une feuille de route nationale pour la filière algues. Un avis que partage Jean-Pierre Rennaud, le président du cluster breton. "La filière n'a même pas de code APE. Aujourd'hui, les acteurs de la filière collaborent très peu entre eux et le sourcing amont est encore très peu organisé. Il faut aider la filière à être durable en apportant le levier économique suffisant." Il prône pour cela des alliances entre les professionnels de la filière. En Bretagne comme en Normandie.