Julie Meunier a écrit un livre intitulé "À mes sœurs de combat", paru aux éditions Larousse. "Larousse, c’est le dictionnaire… alors moi qui fais une faute d’orthographe par mail, je leur ai demandé s’ils étaient bien sûrs, en rit-elle. Je ne me sentais pas trop légitime, mais je l’ai fait."
Légitime, elle ne l’est pourtant que trop pour témoigner sur la maladie, un cancer du sein de stade 4 qui la frappe à 27 ans et qui aurait pu avoir sa peau sans un essai clinique du centre Lacassagne de Nice. La jeune femme subit 18 mois d’un traitement qui l’a rendu "complètement chauve", 24 séances de chimiothérapie, 40 de radiothérapie, 3 opérations et 5 ans d’hormonothérapie.
Pourtant, à tout juste 39 ans, la jeune maman raconte tout cela sans minimiser mais sans pathos, et même avec un grand sourire aux lèvres et une énergie qu’elle dit avoir toujours eue. "Et c’est la passion qui nous anime. On est heureux de faire ce qu’on fait. On sait qu’on rend service aux gens, qu’on a un projet."
14 nuances de cheveux et deux brevets
Ce dont parle Julie Meunier, c’est des Franjynes (3 collaboratrices, CA : 430 000 euros), entreprise qu’elle a fait naître de son épreuve, de sa coquetterie et d’un besoin de se réapproprier son corps, avec style et innovation. Depuis 2015, l’entreprise sociale et solidaire propose des prothèses capillaires partielles — des franges pour le front ou la nuque — alternatives à la perruque pour toutes celles et ceux qui souffrent d’alopécie (perte de cheveux).
Au total, 14 nuances de blond, roux brun ou châtain, raide, long, carré ou texturé, accompagné de son accessoire textile, turban, bonnet ou chapeau en tissu technique qui laisse respirer le cuir chevelu en le protégeant du soleil grâce à son indice UPF 50 +, le tout renforcé par deux systèmes brevetés garantissant que rien ne glisse.
Du droit au tatouage
Dix ans plus tard et 3 000 bonnets vendus par an, en France et à l’international, Julie Meunier mène un autre combat quotidien, celui de tous les chefs d’entreprise, fussent-elles petites. "Je n’aurais jamais cru avoir l’âme d’une entrepreneuse. Pour moi, c’était réservé soit à une élite, soit à des gens un peu fous furieux !", confie celle qui, jusqu’à son cancer, était juriste en droit immobilier.
"J’avais fait du droit car ma mère, qui est coiffeuse, s’inquiétait de me voir devenir tatoueuse, raconte-t-elle. Alors quand je suis tombée malade, j’ai dit : j’ai un cancer donc je fais ce que je veux ! Et je me suis fait tatouer partout, les jambes, les bras, pour de bon, pendant mes traitements. C’était sûr, je ne serais plus embauchée dans aucun cabinet juridique ! "
Se financer malgré la maladie
Mais entreprendre quand on a un cancer est bien plus difficile que pour toute personne en bonne santé. "Quand j’ai terminé mes chimios, ce n’était pas la dernière bataille que j’allais mener, mais ça, je ne le savais pas : quand on a eu un cancer, on n’est pas finançable. Le droit à l’oubli pour les banques est tombé à 5 ans, il était à l’époque de dix ans."
Une campagne de crowdfunding sur internet lui permet alors de se lancer, en récoltant 35 000 euros en moins de deux mois. Puis il y a eu le réseau Initiative, BGE et enfin une banque, la Banque Populaire Méditerranée.
En levée de fonds
Aujourd’hui, Julie Meunier veut accélérer, "2026 ouvre un nouveau cycle", assure-t-elle Pour cela, elle recherche des financements : 350 000 euros pour rendre ses créations (en majeure partie remboursées par la Sécurité sociale et les mutuelles) accessibles au plus grand nombre.
Le marché est malheureusement immense et ne cesse de s’élargir avec plus de 435 000 nouveaux cas de cancer par an en France métropolitaine.
Pour arriver à atteindre les personnes concernées, Les Franjynes doivent gagner en visibilité. "Toute la supply chain est là. Le produit est là. La distribution est en place. La marque est validée et plébiscitée. Je travaille avec un logisticien et plusieurs usines de fabrication textile en France, en Europe et en Asie où l’on trouve le savoir-faire capillaire. Il n’y a plus qu’à !", assure la jeune femme prête à ouvrir son capital pour accueillir à la fois des fonds et des compétences.
Entre peur et hypocrisie
Mais il reste un grand mais : le cancer fait terriblement peur et rares sont ceux - investisseurs, partenaires - qui acceptent de se lancer. En dix ans d’existence, IKKS est la seule marque avec laquelle Les Franjynes ont collaboré. D’autres, y compris "celles qui plaident publiquement pour la sororité ou l’inclusion, m’ont souvent dit que c’était formidable ce que nous faisions mais qu’elles ne souhaitent pas être associées au cancer. Au départ, des investisseurs m’avaient dit qu’ils ne m’aideraient pas car la maladie n’était pas marketable."
"Au musée de mon vivant !"
Les coups durs et les coups bas font vivre à Julie Meunier des jours parfois difficiles. Mais ils n’altèrent sa ténacité ni son énergie.
"Sans Les Franjynes, je n’aurais jamais vécu tout ce que j’ai vécu. Je n’aurais pas porté la flamme des Jeux Olympiques en 2024. Franchement, si on m’avait dit ça il y a dix ans, quand j’étais en chambre stérile, je ne l’aurais pas cru. Nos produits ont été exposés au Musée des Arts Décoratifs à Paris pour l’exposition "Des cheveux et des poils" parce qu’on fait partie selon le commissaire de l’exposition de l’écosystème et l'histoire de la coiffure et de la perruquerie en France. J’étais hypertouchée. Je me suis donc retrouvée au musée de mon vivant, pas tout le monde peut en dire autant. Et puis, j’ai remporté 19 prix pour l’innovation, l’entrepreneuriat…"
Une liste qui devrait encore s’allonger car Julie Meunier en est plus que convaincue, elle a "une bonne étoile" au-dessus de la tête.