Comment se portent les entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes en cette fin d’année 2025 ?
C’est assez paradoxal. Même si cela reste insuffisant, la France a enregistré une croissance de 0,5 % au troisième trimestre. Pourtant les entreprises, notamment en Auvergne-Rhône-Alpes, sont inquiètes. Leurs carnets de commandes ont baissé, les défaillances progressent, les trésoreries sont tendues… L’heure n’est pas à la sérénité ! À cela vient s’ajouter un ralentissement de la demande, et singulièrement dans l’industrie et dans le bâtiment. Bref, le climat est globalement incertain et nos entreprises peu confiantes.
À quoi faut-il attribuer cette incertitude du climat des affaires ? À l’instabilité politique qui règne en France ?
Évidemment ! Cela étant, l’incertitude ne dépend pas que de la situation politique en France. Elle dépend aussi des vicissitudes du monde : les guerres qui se propagent un peu partout, les droits douanes importants qui sont mis en place par l’administration de Donald Trump… Autant de points qui viennent bousculer nos entreprises. Mais ces bousculements ont des vertus. Ils nous incitent à nous reprendre en main, à nous poser les bonnes questions, à nous réinventer… Après, soyons clairs, l’instabilité politique et l’hystérisation du débat public ont des répercussions sur nos entreprises. Le projet de Loi de Finances, avec des attelages baroques entre partis, qui conduisent à des décisions infondées, incomprises et incohérentes, n’arrange rien.
"Nous ne sommes pas contre le véhicule électrique. Mais c’est un mix de tout, qui nous fera avancer vers la neutralité carbone en 2050… Pas une marche forcée !"
Quels sont les secteurs les plus impactés en Auvergne-Rhône-Alpes ?
Ce n’est pas un scoop mais l’automobile est l’un des secteurs les plus en difficulté, notamment en Auvergne-Rhône-Alpes. Dans la vallée de l’Arve, les décolleteurs qui historiquement sont orientés à 70 % dans la fabrication de pièces de précision pour l’automobile, sont particulièrement impactés. Ils pâtissent des choix qui ont été faits. Choix sur lesquels les constructeurs automobiles sont en train de revenir avec la volonté aujourd’hui de reporter l’arrêt des moteurs thermiques (essence et diesel, NDLR) de dix ans, soit en 2045.
La filière est victime d’un dogme qui consiste à penser que le véhicule électrique pollue moins que le véhicule thermique. Pourtant, nous savons tous que l’électrique n’a pas que des vertus. Exploiter des terres rares, produire des batteries, les recycler ensuite… Ce n’est pas ce qu’il y a de plus écologique. A contrario, nous savons que les moteurs thermiques émettent de moins en moins de particules fines, consomment aussi de moins en moins de carburant… Nous ne sommes pas contre le véhicule électrique. Mais c’est un mix de toutes les solutions qui nous fera avancer vers la neutralité carbone en 2050… Pas une marche forcée !
Quels sont les autres secteurs en grande difficulté en Auvergne-Rhône-Alpes ?
La construction. Et pas seulement le gros œuvre et le second œuvre ! Tous les corps de métier sont concernés, toute la filière : les promoteurs, les agences immobilières, les notaires… Pourtant, il y a une demande forte de logements dans la région.
Est-ce que certains secteurs arrivent à tirer leur épingle du jeu ?
L’aéronautique, le nucléaire, la Défense s’en sortent plutôt bien. Je ne sais pas si c’est le reflet d’un monde qui va bien, mais force est de constater que le secteur de la Défense a particulièrement le vent en poupe.
"La chance de notre région, c’est d’avoir un tissu extrêmement diversifié"
Les Thalès, Safran et Dassault ont des carnets de commandes au plus haut. L’industrie de la santé se porte aussi très bien, avec une filière médicaments et pharmacie qui est en pleine croissance. On peut aussi évoquer le numérique qui fonctionne très bien. La chance de notre région, c’est d’avoir un tissu extrêmement diversifié. On est la deuxième région économique, derrière l’Île-de-France, et la première région industrialisée… Avec un réseau de sous-traitants diversifié et de nombreuses filières d’excellence.
"Il y a une vraie volonté dans notre région de contribuer à la souveraineté de nationale"
Parmi les points de satisfaction, on peut aussi évoquer les Jeux Olympiques d’hiver de 2030. Je n’entrerais pas dans le débat philosophique de la pertinence de construire ou non en montagne mais être retenu pour ces jeux est une vraie chance pour nos entreprises notamment dans le secteur du bâtiment et des travaux publics. À partir du moment où l’on fait en sorte d’avoir l’impact carbone le plus faible possible, on ne peut que se réjouir des perspectives économiques que cela offre à notre région.
On parle beaucoup de réindustrialisation, de souveraineté nationale… Est-ce que la région Auvergne-Rhône-Alpes est motrice dans ce domaine ?
Oui. Le dernier baromètre industriel de l’État, publié en mars 2025 par la Direction générale des entreprises (DGE) fait état de 32 ouvertures nettes d’usine en 2024 en Auvergne-Rhône-Alpes, soit environ le tiers des ouvertures nettes en France (avec 59 ouvertures ou extensions significatives de sites industriels dans la région, contre 27 fermetures ou réductions d’activité, soit un solde positif de 32 unités, NDLR). Ce qui nous place au premier rang des régions françaises en termes de réindustrialisation.
C’est important de le souligner car il y a une vraie volonté dans notre région de contribuer à la souveraineté de nationale. Produire localement, c’est aussi une garantie de minimiser les impacts environnementaux. Il n’y a pas plus écologique que de produire localement dans de bonnes conditions sociales. Pour cela, il faut évidemment des facteurs de compétitivité qui le permettent.
Justement, selon vous, qu’est-ce qui pourrait être fait pour améliorer la compétitivité des entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes ?
Le premier point, c’est la question de la simplification. On parle souvent des normes européennes trop contraignantes, mais il faut aussi avoir un discours un peu contrasté. Quand elles sont judicieuses et opportunes, ces normes sont bénéfiques. Elles protègent le consommateur, l’environnement et la compétitivité de nos entreprises. Si tant est que les normes soient les mêmes pour tous ! Le problème, c’est que nos entreprises ont souvent le sentiment de courir avec un sac à dos qui n’a pas le même poids que celui des autres. En Europe, on a tendance à surnormer. Et en France, on a un défaut, un peu endémique, qui est de surtransposer les normes qui nous sont imposées. À partir de-là, cela peut devenir un obstacle à la compétitivité.
Quid de la fiscalité des entreprises ?
C’est évidemment un problème majeur qui pèse sur la compétitivité de nos entreprises. Nous avons en France le plus haut niveau de prélèvements obligatoires des pays de l’OCDE (45,6 % du PIB en 2023, NDLR). Bien sûr qu’il faut des cotisations sociales pour préserver notre modèle social. En revanche, nous avons un niveau de prélèvements extrêmement élevé au regard du service rendu et de la non-satisfaction de nos concitoyens. Si on avait les meilleurs services publics au monde, la meilleure protection sociale, les meilleurs soins, la meilleure éducation, la meilleure défense nationale… on pourrait comprendre. Mais ce n’est pas le cas !
Et en plus, chaque année, au gré de la nouvelle loi de finances, nos entreprises attendent de savoir à quelle sauce elles vont être mangées. Et ce n’est pas sans conséquence pour notre économie. On le voit avec la baisse des investissements et des embauches en France mais aussi en Auvergne-Rhône-Alpes en 2025.
Faut-il s’attendre à une année 2026 tout aussi difficile que 2025, voir plus ?
Je suis de nature optimiste donc j’ai envie de croire que l’année 2026 sera une année de transition. Les fondamentaux de notre économie restent stables mais j’ai aussi le sentiment que la solution ne viendra pas de l’État. Il faut se prendre en main au niveau des régions, des groupes d’entreprises et des organisations. Nos chefs d’entreprise sont inquiets, mais ils savent faire preuve de résilience. Ils ont aussi le talent pour s’adapter, se réformer. Les entreprises qui réussiront à performer sont celles qui seront capables de faire les bonnes analyses, d’investir dans les machines mais aussi dans la montée en compétences. Il faut arrêter les discours défaitistes et alarmistes et continuer à croire en nos capacités. Et nous en avons beaucoup en Auvergne-Rhône-Alpes. Cette période compliquée, c’est aussi un mal pour un bien. C’est l’occasion de réagir, de nous adapter et de nous remuscler pour retrouver une vraie souveraineté nationale et une vraie politique industrielle.