Les statistiques sont difficiles à établir mais de nombreux chefs d'entreprise replongent dans l'entrepreuneuriat après les tourbillons d'une liquidation. Selon l'association "60.000 rebonds", dont l'antenne rhônalpine est dirigée par Guillaume Mulliez, 70% des dirigeants accompagnés se relancent dans une aventure entreprenariale dans les 8 à 18 mois suivant la cessation d'activité de l'entreprise. Et pourtant, ils avaient bien souvent juré qu'on ne les y prendrait plus... « La liquidation est un réel traumatisme. Le chef d'entreprise souffre de la solitude, même quand tout va bien. Dans les périodes difficiles, il s'agit d'une solitude puissance 10 ! On parle d'ailleurs des 3D : Dépôt de bilan ; Dépression ; Divorce. Malheureusement, c'est le schéma habituel... », explique Thibault Mulliez, fils de Guillaume et délégué général de "60 000 Rebonds" à Lyon. « Parce que lorsqu'on est dans le tunnel, on n'en voit pas le bout ». Et pourtant, les rebonds sont nombreux et parfois fascinants. Thomas Pons, Alain Thibault, Sylvain Tillon, Françoise Sandri, Guillaume Bourdon, Christel Paris-Biking et Gregor Ozbolt, tous les sept entrepreneurs locaux, ont accepté de nous livrer leurs témoignages.
Alain Thibault « J'ai dû encaisser les 3D »
« J'avais créé à Grenoble "Le carré des Sports", un complexe sportif et de loisirs dédié aux cadres. Au plus haut de l'activité, nous avons réalisé 600 000 euros de chiffre d'affaires avec 15 salariés. J'ai dû déposer le bilan en 2012 car nous enregistrions de nombreuses pertes, nous étions trop dispersés. Je suis passé par les 3D. Le dépôt de bilan qui a entraîné une tentative de suicide, la dépression... Ma femme n'a pas supporté et a demandé le divorce. J'ai tout perdu en quelques mois. Le premier passage au Tribunal de commerce a été compliqué, j'étais très isolé. Mais j'ai su me reprendre en main très vite et encaisser le moment de la liquidation judiciaire avec plus de recul. J'ai ensuite enchaîné avec des jobs salariés car il fallait bien manger. Dès que j'ai eu le feu vert de la Banque de France, deux ans plus tard, je me suis relancé. Je viens d'ouvrir un nouvel espace, beaucoup plus modeste, uniquement dédié à la danse et à la restauration, " la P'tite pause danse ". Je suis accompagné par les coaches de 60.000 rebonds, je suis confiant parce que j'ai appris de mes erreurs ».
Françoise Sandri « 20 ans de votre vie s'effacent en 2 minutes »
« Avec mon mari, nous avions créé une entreprise de charpente à Chaponost. Nous avions 20 salariés pour un chiffre d'affaires de 2 millions d'euros. Pendant 17 ans, l'entreprise a avancé normalement et puis, plusieurs problèmes se sont cumulés : des vols sur les chantiers, des pertes sur certains marchés que nous n'avions pas l'habitude de réaliser... Nous avons demandé notre redressement judiciaire en juin 2014. J'espérais, au début, que nous allions nous en sortir mais j'ai vu que mon mari n'avait plus la force de se battre. Nous avons liquidé un an plus tard. Le passage au tribunal a été éprouvant. Ce sont 20 ans de votre vie qui s'effacent en deux minutes. Il a fallu que je gère mon mari en dépression et mon fils qui travaillait aussi dans l'entreprise.
Mon mari a honte, il a rebondi mais il gardera toujours cet échec en lui. De mon côté, je le prends comme une opportunité de faire autre chose. J'ai suivi des formations de coaching, fait des stages d'aviron pour apprendre à travailler en équipe. Aujourd'hui, je me suis associée avec la collaboratrice de mon administrateur judiciaire... Effectivement, c'est assez inhabituel... Nos parcours respectifs nous ont amenées à constater que le chef d'entreprise en difficulté a des millions de choses à faire et se trouve très seul. Avec Cap Renouveau, nous les aidons moralement et administrativement ».
Thomas Pons « À 30 ans, je suis déjà un serial loser »
« À 30 ans, je suis déjà un serial loser ! J'ai créé mon entreprise en 2009, Vox Company, avec deux associés. Il s'agissait d'une agence de communication participative. Mais par manque de courage de nous lancer vraiment, par manque de complémentarité entre nous trois, nous avons joué trop petits et nous avons mis la clé sous la porte au bout de deux ans. Nous étions rincés financièrement et moralement. Cet échec a été difficile à encaisser parce que quand on lance sa boîte, on ne fait qu'un avec ce projet. Un peu plus tard, j'ai une nouvelle fois laissé passer le train en ne m'associant pas avec Sylvain Tillon au sein de Tilkee comme il me le proposait. Là encore, j'ai eu peur... J'ai finalement remonté une entreprise en 2014, Prezmaker, une agence de formation à Prezi. Je sais aujourd'hui qu'il faut être pragmatique, ne pas fantasmer, tenter pour tester le marché. Cet échec m'a aussi permis de connaître mes limites. Je sais que je ne suis pas un bourreau de travail, que je veux du temps avec ma fille. J'ai fixé mon temps de travail et mes tarifs en conséquence ».
Christel Biking-Paris « Une belle revanche »
« J'ai créé Crossroads à Lyon en 2003, après 10 ans en Allemagne comme conseil en fusion/acquisition. Avec Crossraods, il s'agissait de conseil de management de direction. J'avais 8 salariés et 75 consultants freelance. Mais en parallèle, j'ai vécu un divorce de cauchemar qui a déclenché une maladie auto-immune grave. Les banquiers ont fermé les robinets car l'associée unique était mourante. J'ai déposé le bilan, j'ai divorcé, j'étais ruinée... Mes ex-salariés se sont même cotisés pour payer mon loyer pendant quelques mois car je n'avais plus rien. C'était l'horreur ! Un chirurgien a trouvé la solution et m'a sauvée. J'ai d'abord rebondi par un mi-temps thérapeutique dans une entreprise de Biotechs mais très vite j'ai souhaité remonter mon entreprise. On ne se refait pas... Depuis 2014, je développe donc ma start-up, Keys and Pathways. Je fais de l'évaluation des risques dans les entreprises liés aux incompatibilités d'humeur, grâce aux neurosciences. J'ai 8 salariés pour l'instant, pour 250.000? de CA. J'ai de grandes ambitions pour cette entreprise. Nous allons lever des fonds pour atteindre les 50 millions d'euros de CA. Quand j'étais au fond du trou, je ne pensais pas que j'aurais la force un jour de remonter une entreprise de cette ampleur. C'est une belle revanche ».
Gregor Ozbolt « La banqueroute complète »
« Je me suis associé avec un ergothérapeute en 2014 pour créer NGO Aménagement. Il s'agissait de réaliser des diagnostics sur la création d'unités de vie permettant aux gens de vivre le plus longtemps possible chez eux. Nous avons gagné des Trophées, nous étions plutôt bien partis mais très vite nous nous sommes rendu compte que nous ne rentrions pas suffisamment de cash, il y avait trop de freins liés à l'adaptation des logements. Finalement, nous avons liquidé ce début d'année. Je l'ai très mal vécu, c'était la banqueroute complète. À ce moment-là, je voyais mon avenir dans un brouillard total. J'avais adoré la vie de chef d'entreprise mais je me demandais si j'aurais la force de repartir. Finalement, au lieu de rester en slip sur mon canapé, j'ai poussé la porte de 60.000 Rebonds. Mon coach et mon parrain m'ont redonné des forces. En juin, avec un associé, nous avons créé Avicen, une société basée sur le concept de la maintenance prédictive des parcs de véhicules. Notre objectif est d'atteindre les 15 millions d'euros de CA sous trois ans.