Gilles Finchelstein : «Un cycle s'achève»

Gilles Finchelstein : «Un cycle s'achève»

Délégué général de la Fondation Jean-Jaurès, Gilles Finchelstein est l'auteur, avec Matthieu Pigasse, vice-président de la banque Lazard, d'un des ouvrages de référence consacrés à l'analyse de la crise financière internationale. Directeur des études chez Euro RSCG, Alain Finchelstein anime le laboratoire d'idées de la gauche «moderne», incarnée par Dominique Strauss Kahn, tandis que le banquier d'affaires a pour lui d'avoir été directeur de cabinet du futur d-g du FMI lors de son passage à Bercy. Propos recueillis par Guillaume Ducable



Quel est pour vous le point de départ de la crise que nous traversons aujourd'hui?


Je crois qu'il y a trois dates à retenir. La crise commence avec le krach boursier du 16octobre 1987 lorsque la bourse de New York perd 22% en une séance. S'ouvre alors une période d'abondance de liquidités sur laquelle se construit l'économie de l'endettement que nous avons connue ces dernières années. Il y a également le 11septembre 2001. On assiste à un emballement du système, avec l'idée qu'il faut que l'économie américaine résiste, coûte que coûte. Les banques ont alors recours aux CDS (credit default swaps) pour s'assurer contre le risque lié aux dépôts. Alors que le volume global des encours de CDS était de six mille milliards de dollars en 2004, il grimpe à soixante mille milliards de dollars quatre ans plus tard, soit un peu plus de la totalité du PIB mondial! La troisième date, c'est la faillite de Lehman Brothers le 15septembre 2008.




Vous évoquez dans votre ouvrage la disparition de la notion de risque. C'est pour vous l'élément central, déclencheur de la crise?


La crise trouve son origine dans le secteur bancaire. Les banquiers, dont le métier est d'évaluer le risque, ont cru trouver des mécanismes qui leur permettaient de s'assurer contre ce risque, par la titrisation d'une part, qui consiste à transmettre le risque à d'autres, et par l'utilisation des CDS qui permettait de s'assurer contre le risque de défaut d'un emprunteur. Ils ont donc commencé à accorder des crédits au-delà du raisonnable. On pourrait presque dire qu'ils ont pêché par excès de générosité!




Vous revenez longuement sur la faillite de la banque Lehman Brothers. C'est un tournant important dans cette crise?

Il existe encore aujourd'hui une forme de mystère autour de ce qui s'est passé. Il y a eu aux États-Unis une pression très forte, à la fois de l'opinion publique et de l'aile la plus libérale au sens économique du terme, pour dire qu'il n'était pas légitime de soutenir une banque en difficultés, avec dans l'idée que «certains doivent payer». On peut d'ailleurs comprendre cette thèse. Le problème, c'est que dans les faits, c'est tout le contraire qui s'est passé. Les marchés se sont dit: «Si Lehman Brothers peut faire faillite, aucune banque n'est à l'abri». Les banques ont donc immédiatement arrêté de se prêter de l'argent. Et même si aujourd'hui le marché des liquidités semble redémarrer, on n'est pas encore sorti de cette crise.


Connaît-on aujourd'hui avec certitude les mécanismes qui ont entraîné cette crise ou reste-t-il encore des zones d'ombres?

Pour l'essentiel les mécanismes sont connus. Ce que l'on peut dire, c'est que l'excès d'endettement des ménages ne fait pas tout. Il y a aussi une déformation du partage de la valeur ajoutée aux États-Unis, qui ont connu des taux de croissance de l'ordre de 5% alors que dans le même temps les salaires stagnaient. C'est dans cette répartition que se trouvent les causes de la crise: l'endettement s'est substitué à l'augmentation des salaires.


Ce que vous décrivez aujourd'hui, personne ne l'avait vu venir?

Quand le ciel est bleu, celui qui annonce l'orage a peu de chances d'être écouté! Il y a eu des alertes, mais la société n'était pas en état de les recevoir. Les banques avaient intérêt à ce que le système perdure. Les pouvoirs publics également, car cela alimentait la croissance; et du côté des ménages, beaucoup ont ainsi pu faire l'acquisition de leur maison ou simplement financer les études de leurs enfants.


Entre autres conséquences, vous annoncez la fin de l'hyperpuissance américaine...

C'est une thèse qui doit être discutée. Nous avons eu le monde d'avant, entre 1945 et la chute du mur de Berlin, marqué par l'extension de l'État providence. Puis nous avons eu l'entre-deux mondes, une période d'illusions entre 1991 et la chute de Lehman Brothers qui signe l'ébranlement du libéralisme. Cette date marque le début de la fin de l'hyperpuissance, mais pas celle des États-Unis! Aujourd'hui encore, on sous-estime l'ampleur de la percée des pays émergents. Nous allons vers un monde multipolaire. Et même si les États-Unis sont encore une hyperpuissance, on peut dire que le rééquilibrage est en marche.


Le libre-échange a-t-il encore de beaux jours devant lui?

La crise met en cause les dérives d'une certaine conception du libéralisme qui se résume par: moins il y a de régulation, plus il y a de marché et mieux c'est! Ce cycle-là s'achève et il est nécessaire et possible de le repenser.


Comment situez-vous l'économie européenne dans ce mouvement mondial?

Globalement, les économies européennes ne résistent pas si mal que cela. On voit d'ailleurs l'utilité des filets de protection sociale; le modèle européen a des atouts. Mais les difficultés structurelles demeurent et il est urgent d'aller plus vite dans l'intégration européenne. La proposition que nous mettons en avant, et qui consiste à fusionner les dettes de la France et de l'Allemagne, part de l'idée que même si nous ne sommes plus six mais vingt-sept en Europe, c'est le couple franco-allemand qui fait avancer l'Europe, lorsqu'il fonctionne. Quand ce n'est pas le cas, l'Europe stagne. Aujourd'hui, ce couple fonctionne mal et il faut prendre de nouvelles initiatives. La fusion des dettes serait un formidable levier d'intégration budgétaire et de politiques économiques. C'est peut-être une idée utopiste, mais comment qualifiait-on ceux qui disaient il y a vingt ans qu'un jour la France et l'Allemagne auraient la même monnaie?


Qu'est-ce que cette crise peut nous apprendre sur celles de demain?

Il faut se souvenir du 16octobre 1987. La manière dont on a réglé cette crise a préparé celle de 2008. De la même manière, les tentatives de règlement de la crise actuelle risquent de préparer la crise de demain. L'envolée de l'endettement public va obliger les États à aller sur les marchés pour financer leur dette. Ceux qui seront jugés peu solides ne trouveront pas de quoi la financer.




«Le monde d'après: une crise sans précédent», édité chez Plon (Collection Tribune Libre).