Moselle
Gazel Énergie avance trois options pour convertir sa centrale au charbon de Saint-Avold
Enquête Moselle # Production et distribution d'énergie # Investissement industriel

Gazel Énergie avance trois options pour convertir sa centrale au charbon de Saint-Avold

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L’énergéticien, filiale du groupe tchèque EPH, a présenté ce 18 juillet les scénarios qu’il élabore pour l’avenir de la centrale au charbon de Saint-Avold, en Moselle. Pour maintenir la production d’électricité et les 72 emplois directs qui y sont attachés, Gazel Énergie envisage notamment la conversion partielle de la tranche de 600 mégawatts à la biomasse ou encore sa transformation en centrale au biogaz. Il précise également ses ambitions en matière d’hydrogène.

La centrale a produit de l’électricité pendant 1 200 heures lors de l’hiver 2022-2023 et 150 heures lors de l’hiver 2023-2024 — Photo : Philippe Bohlinger

À Saint-Avold, en Moselle, la centrale thermique au charbon Émile Huchet revient sous les feux des projecteurs, un peu moins de deux ans après avoir repris du service au plus fort de la crise énergétique. Inquiets pour leurs emplois, des salariés de Gazel Énergie, l’exploitant du site, ont multiplié les actions entre les mois d’avril et de juillet. Ils ont invité sur place les têtes de liste aux élections européennes, organisé le blocage des installations, lancé un mouvement de grève. En effet, les contrats de 41 des 72 agents affectés à la centrale doivent s’arrêter au 31 mars prochain. L’État ne leur donnerait aucune perspective, pas plus qu’aux 150 salariés des sous-traitants depuis l’allocution du président de la République, le 24 septembre 2023. Emmanuel Macron avait alors promis de convertir à la biomasse les deux dernières centrales françaises au charbon, Saint-Avold et son homologue de Cordemais (Loire-Atlantique), à l’horizon 2027. Quatre jours auparavant, un rapport du gestionnaire du réseau électrique français RTE allant dans le même sens préconisait de maintenir les deux dernières centrales au charbon "comme un levier de dernier recours".

Lettre co-signée par plus de 400 élus

La sénatrice de Moselle, Catherine Belrhiti (LR), s’est jointe à la colère des salariés, demandant au chef de l’État de tenir ses engagements dans une lettre ouverte du 3 juin, cosignée par plus de 400 élus du territoire, des parlementaires, maires, présidents de collectivités locales, conseillers régionaux et départementaux. "Saint-Avold peut devenir le symbole d’une transition énergétique réussie, avec des industries et des emplois décarbonés. Aidez-nous, n’abandonnez pas notre territoire, n’abandonnez pas les salariés et les sous-traitants", écrit la parlementaire.

François Werner, vice-président de la région Grand Est, s’est également rendu sur la plateforme de Gazel Énergie, une filiale du groupe tchèque EPH détenu par le milliardaire Daniel Kretinsky. L’élu régional estime que la problématique n’est pas économique, car les actionnaires de l’énergéticien "peuvent considérer qu’en ayant acquis la centrale Émile Huchet en 2019, ils ont eu le nez creux, avec des retombées financières inespérées" liées au redémarrage en urgence de la tranche de 600 mégawatts au charbon arrêtée définitivement le 31 mars 2022. Dans ce contexte, le groupe a, selon lui, les moyens financiers "de prendre en charge une part significative de l’effort de reconversion". Pour le représentant de la Région, "l’argument numéro un" en faveur d’une poursuite de l’activité du site reste ses salariés, "des personnes qui sont venues relancer cette usine de production d’électricité à l’automne 2022 et contribuer à la sécurité énergétique de notre pays".

La centrale Emile Huchet pourrait devenir une unité de production d’électricité à vocation « assurantielle » ne fonctionnant que lors des pics de consommation — Photo : Philippe Bohlinger

Vers un mix moitié charbon et moitié biomasse

Or il se trouve que le plan social bâti par Gazel Énergie et les organisations syndicales dans la perspective de la fermeture de la centrale prévoyait le reclassement d’une partie d’entre eux dans "des projets d’avenir". Mais ces derniers tardent à se concrétiser alors que la centrale Émile Huchet s’apprête à tourner un dernier hiver. L’exploitant vient d’ailleurs de réembaucher sur l’installation huit salariés qui avaient vocation à travailler sur ces fameux projets d’avenir dans le cadre de l’accord de PSE (plan de sauvegarde de l'emploi) …

Quoi qu’il en soit, Gazel Énergie veut maintenir une production d’électricité à Saint-Avold. Rappelant que la centrale "Émile Huchet a joué un rôle essentiel dans l’équilibre du réseau électrique français ces deux dernières années", le président de Gazel Énergie, Frédéric Faroche, a détaillé ce 18 juillet "trois propositions de valeur qui permettraient de maintenir ses installations de production d’électricité en service". L’énergéticien qui emploie au total 500 personnes (chiffre d’affaires de 3 milliards d’euros en 2023) envisage tout d’abord une conversion partielle de la centrale thermique à la biomasse. Dans ce premier scénario, il ne serait pas question de remplacer la totalité du charbon, mais de substituer une partie du minerai par des pellets à haut pouvoir calorifique, ou "black-pellets", fabriqués à partir de résidus forestiers. Ce projet, moitié charbon, moitié biomasse, impliquerait un investissement de 100 millions d’euros pour adapter les installations existantes, ce qui réduirait considérablement la facture par rapport à une conversion complète estimée, elle, à plus d’un milliard d’euros.

Essais avec des pellets à haut pouvoir calorifique

Cette conversion serait transitoire, précise Gazel Énergie, puisque la centrale fonctionnerait pendant une période de dix années. Sa mise en œuvre dépend toutefois du maintien ou non de la feuille de route des pouvoirs publics en matière de transition climatique. En clair, est-il acceptable de maintenir en France une production d’électricité à partir de charbon ? La sénatrice Catherine Belrhiti regrette de ce point de vue l’attitude de l’ancien gouvernement "qui a toujours fonctionné de cette manière : en cherchant des soutiens à gauche et à droite. On constate aujourd’hui à travers l’exemple de Saint-Avold que cette méthode ne fonctionne pas et qu’elle pénalise une population qui a envie de travailler".

Huit salariés réembauchés pour faire tourner la tranche au charbon

Pour sa part, Gazel Énergie insiste sur le fait que la centrale reconvertie aurait une durée de fonctionnement limitée de 300 à 900 heures par an. Après avoir tourné 1 000 heures lors de sa première remise en service, en raison d’un hiver rigoureux et de l’indisponibilité d’une partie du parc nucléaire français, la centrale Émile Huchet a fonctionné 180 heures pendant l’hiver 2023-2024, plus doux. L’impact sur la ressource forestière serait également limité, argumente l’exploitant, dans un contexte où les forêts du Grand Est ne se renouvelleraient plus suffisamment (source Inventaire forestier national 2023). Les installations redesignées ne consommeraient pas plus de 70 000 tonnes de black-pellets par an, bien loin des capacités de la centrale de Gardanne (Bouches-du-Rhône) également exploitée par Gazel Énergie et dimensionnée pour brûler annuellement jusqu’à 850 000 tonnes de bois.

Sur le plan technique, Camille Jaffrelo, directrice des affaires publiques de Gazel Énergie, rappelle que "la conversion à la biomasse de la centrale Émile Huchet a été explorée dès 2017 par son précédent propriétaire", le groupe Uniper, né de la cession des activités de l’Allemand E.On dans les énergies fossiles. Le propriétaire actuel a poursuivi ces études l’hiver dernier, au travers d’essais avec des black-pellets.

La tranche de 600 mégawatts pourrait être transformée en centrale au gaz moyennant la conversion du couple chaudière-turbine existant — Photo : Philippe Bohlinger

Une centrale de production d’électricité à vocation assurantielle

Deux autres scénarios sont sur la table, ceux de produire de l’électricité à partir de biogaz, comme le font déjà plusieurs centrales en France, mais à partir de gaz naturel d’origine fossile. La moins coûteuse des options consiste à transformer les installations existantes. "Il s’agirait de convertir le couple chaudière-turbine existant en remplaçant les brûleurs au charbon par des brûleurs au gaz", détaille Jérôme Ladrière, le directeur du développement de Gazel Énergie. La centrale au biogaz de 540 mégawatts nécessiterait un investissement de 110 millions d’euros. Dernier scénario possible, la construction d’une centrale au biogaz entièrement neuve. Le projet représenterait un investissement bien plus conséquent, de 500 millions à 1,2 milliard d’euros, pour une puissance maximum 900 mégawatts.

L’énergéticien dans l’attente d’un feu vert de l’État

Jérôme Ladrière, le directeur du développement de Gazel Énergie, explique que ces trois propositions – conversion partielle à la biomasse, conversion au biogaz et nouvelle centrale au biogaz – poursuivent un objectif commun, celui de répondre aux nouvelles attentes du gestionnaire du réseau de transport d’électricité. "Tout en continuant de s’inscrire dans un schéma classique fondé sur un marché de production d’électricité nécessitant des moyens de base et des moyens de semi-base, RTE travaille en parallèle sur un marché dit 'de capacité' équivalent à un service assurantiel". Ce service se baserait sur quelques installations dont la vocation serait de tourner quelques centaines d’heures par an, lors des périodes de pointe.

Quoi qu’il en soit, Gazel Énergie espère y voir plus clair d’ici la fin de l’année 2024, les trois dossiers de la transformation d’Émile Huchet étant maintenant sur la table de la Direction générale de l’énergie et du climat. L’énergéticien a en effet besoin du feu vert de l’État, car la conversion de la centrale lorraine implique notamment une modification substantielle de son autorisation d’exploitation.

Le projet de réseau transport d’hydrogène MosaHYc utilise un gazoduc existant qui transite par le site de la centrale Emile Huchet — Photo : GRTgaz

Décarboner la sidérurgie sarroise à l’hydrogène lorrain

Sur quels autres projets d’avenir les salariés pourraient-ils compter pour garantir leur avenir ? Gazel Énergie va raccorder en octobre prochain au réseau un parc de batteries stationnaires de 35 mégawatts, un investissement de 20 millions d’euros qui n’est guère pourvoyeur d’emplois. L’énergéticien prévoit également la mise en service d’une chaudière biomasse de 25MW à l’horizon 2027 pour alimenter les futures installations de production de solvants verts de Circa et de recyclage chimique des plastiques de Loop Industries. Mais le gros dossier qui occupe le groupe, outre la conversion de la centrale, c’est la construction d’une unité de production d’hydrogène bas-carbone pour un budget total de 780 millions d’euros d’investissement, avec 200 emplois à la clé.

"L’hydrogène est une option très sérieuse pour la mobilité, la chimie des engrais et surtout la production d’acier où les besoins sont massifs. À ce titre nous sommes en contact étroit avec le sidérurgiste allemand SHS (Stahl Holding Saar) qui porte un ambitieux projet de décarbonation de ses aciéries, de l’autre côté de la frontière", indique le président de Gazel Énergie. Une première tranche de 200 mégawatts pourrait être mise en service en 2027-2028, suivie d’une seconde tranche de 200 mégawatts en 2030. Les molécules d’hydrogène seraient envoyées de l’autre côté de la frontière via un gazoduc existant en partie reconverti et étendu par GRTgaz et ses partenaires qui passe sur le site de la centrale.

Projet en compétition avec Verso Energy

Afin de libérer du foncier, l’énergéticien a déjà engagé le démantèlement de ses anciens équipements pour un montant de 10 millions d’euros. La balle est actuellement dans le camp de SHS qui bénéficie d’une aide inédite de 2,6 milliards d’euros de l’État allemand destinée à soutenir la décarbonation de la sidérurgie sarroise. Le groupe examine actuellement l’offre de Gazel Énergie, mais aussi celle de son concurrent, Verso Energy une société créée en 2021 par Xavier Caïtucoli, le fondateur de Direct Énergie qui porte un projet similaire sur la même plateforme de Carling-Saint-Avold. Toutefois, Romain Deshayes, responsable du développement commercial de Gazel Énergie juge "qu’il n’y aura pas la place pour deux projets de production d’hydrogène bas carbone, du moins pas dans un premier temps".

La compétition est donc bel et bien lancée. Après la phase de concertation publique du 27 février au 21 avril, la demande d’autorisation environnementale et d’exploitation doit être déposée par Gazel Énergie dans le courant du mois de juillet et la demande de permis de construire dans le courant du mois d’août.

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