Qu'apprend-on dans cette enquête consacrée à la première enseigne commerciale du pays ?
Tout le monde connaît Leclerc, numéro un en France avec plus de 16% de parts de marché, près de 33milliards d'euros de chiffre d'affaires, 85.000 employés et plus de 500 hypers et supermarchés. Tout le monde connaît également Michel-Édouard Leclerc, omniprésent dans les médias. Pourtant, le mouvement reste méconnu au plan de son organisation et de ses rouages. Son histoire également n'avait jamais fait l'objet d'une enquête de fond. C'est ce décalage qui m'a incité à me lancer dans cette aventure journalistique. Ce livre est le fruit de deux années d'investigations autour d'un système à bien des égards très atypique. Édouard Leclerc aurait pu bâtir un empire familial et figurer aujourd'hui dans le top 5 des plus grosses fortunes de France. Il a préféré opter pour le compagnonnage. C'est ce qui explique que cette enseigne est la propriété des quelque 500 adhérents.
En quoi Leclerc se distingue-t-il des autres distributeurs ?
Leclerc, c'est avant tout une politique de prix bas menée tambour battant depuis 60 ans, à coups de campagnes publicitaires provocantes et de coups de force d'Édouard puis de Michel-Édouard Leclerc. L'enseigne ressort régulièrement comme la moins chère sur les grandes marques. Au-delà de la question des volumes négociés, c'est surtout la politique d'achat qui, chez Leclerc, est décisive. À commencer par la rudesse de ses acheteurs, redoutés par les industriels dont certains témoignent dans ce livre. Certes, Leclerc n'est pas le seul à flirter avec la ligne jaune pour arracher des prix bas mais il y a dans cette enseigne une culture du discount qui prime sur tout... quitte à "s'adapter à la loi". Cette pugnacité sur les prix et le pouvoir d'achat tient pour beaucoup à l'essence même de cette coopérative, composée d'une addition de patrons indépendants, propriétaires de leurs magasins. Chaque adhérent Leclerc sait que la survie de l'enseigne et la valorisation de son propre patrimoine repose sur cette promesse de prix bas qu'il lui faut renouveler chaque jour.
La plupart des adhérents Leclerc sont devenus de vrais «barons» de l'économie locale ? Comment l'expliquez-vous ?
Sur une zone de chalandise, un hypermarché joue un rôle de véritable locomotive. Logiquement, les adhérents sont au coeur des programmes d'urbanisme commercial et sont des interlocuteurs incontournables en matière de développement économique. Leur influence et leur pouvoir vont bien au-delà de la seule exploitation des hypermarchés et des emplois induits. Au fil du temps, au travers de leurs investissements dans les galeries et zones d'activités attenantes aux hypers, beaucoup ont bâti dans leur ville de véritables empires immobiliers, logés dans de très discrètes SCI. Et il faut savoir que ce patrimoine immobilier génère des revenus sans commune mesure avec ceux dégagés par l'exploitation des points de vente. À titre de comparaison, quand un hyper sort 1,6% de résultat net, l'immobilier commercial, lui, affiche des ratios qui dépassent généralement les 50%.
On apprend dans votre livre que le mouvement compte dans les régions de vrais poids lourds, souvent partis de rien...
Le système inventé par Édouard Leclerc a permis à des générations d'adhérents de devenir multimillionnaires. Grâce notamment au «parrainage» qui permet à un nouveau venu d'obtenir des prêts bancaires avec la caution d'anciens. À Laval, le vétéran André Jaud, ex- syndicaliste du livre CGT, est l'un de ceux qui ont le plus cautionné de nouveaux adhérents, sans doute une centaine. Son beau-frère Michel Payraudeau, lui, a contribué à faire de Nantes la ville la moins chère de France, avec Joseph Fourage, ancien boucher. Dans le Sud, à Cannes, Anny Courtade, ancienne institutrice, est la seule femme présidente d'une centrale régionale Leclerc, la Lecasud. Adhérent à Lannion, ancien marin pêcheur, Philippe Cousyn, 57 ans, dirige la Scarmor, centrale d'achat bretonne emblématique du mouvement. «Baron» Leclerc à Toulouse, Rémy Nauleau possède aujourd'hui deux des plus gros centres français en chiffre d'affaires: Blagnac et St-Orens de Gameville. Spécialiste de l'étude des automatismes, il pilote le développement informatique de Leclerc via la filiale Infomil. Il est également à l'origine du «ticket Leclerc» et du Manège à Bijoux.
Votre ouvrage présente des portraits inédits des Leclerc père et fils. D'où vient cet anti-conformisme que vous décrivez?
À l'image de leurs campagnes de publicité et de leurs multiples croisades pour le discount du carburant ou la revente des médicaments, les Leclerc n'ont pas leur pareil pour secouer le cocotier. Souvent en marge des instances interprofessionnelles, ils cultivent leur différence et n'ont pas la langue de bois. Témoin cette phrase du fondateur: «Leclerc, c'est marche ou crève». En 1949, Édouard Leclerc voulait créer une nouvelle forme de commerce en réduisant les marges. Cet ancien séminariste parlait de «distribution». On l'appelait d'ailleurs «l'Abbé Pierre de la distribution». Aujourd'hui, Leclerc est devenu le symbole de la grande distribution, pour le meilleur mais aussi pour le pire.
Quelles sont les principales faiblesses de Leclerc?
Foncièrement indépendants, les adhérents peuvent déraper et nuire considérablement à l'image de l'enseigne: ententes locales sur les prix, employés enfermés dans les réserves pendant un contrôle URSSAF, etc. Sur ce plan, le mouvement est relativement démuni. Le livre pointe d'autres faiblesses. Contrairement à ses concurrents, Leclerc est peu présent à l'étranger. L'international représente moins de 5% de son chiffre d'affaires. Le mouvement a aussi raté le train des grandes surfaces spécialisées dans le bricolage, les articles de sport ou les vêtements. Alors que les Français redécouvrent les vertus des supermarchés et du commerce de proximité, Leclerc a au contraire tout misé sur l'hyper. Il faut enfin souligner le caractère «MELo-dépendant» du mouvement. Michel-Édouard Leclerc est l'arme fatale du mouvement au plan médiatique. Il est aussi le garant de l'unité des adhérents lors des prises de décisions, parfois houleuses. Michel-Édouard Leclerc n'a que 56 ans mais pour l'instant, il n'a pas préparé sa succession. Or toute la communication de l'enseigne dans les médias repose sur lui. Le mouvement trouvera-t-il un adhérent réunissant les mêmes qualités médiatiques que lui et surtout aura-t-il la même légitimité ?
«Leclerc: enquête sur un système» par Frédéric Carluer-Lossouarn. Éditions Bertrand Gobin. 22€, 320 pages. À commander sur le site www.lesystemeleclerc.fr. Contact: 06.15.73.19.06
Journaliste spécialisé dans la grande distribution, Frédéric Carluer-Lossouarn vient de publier un livre sur les centres Leclerc. Intitulé «Leclerc: enquête sur un système», cet ouvrage inédit décrypte le fonctionnement déroutant de ce mouvement de patrons indépendants.