Six dirigeants de PME-ETI sur dix considèrent que l’intelligence artificielle est un enjeu de survie de leur entreprise à trois ans. "Il y a une prise de conscience assez forte", note Tatiana Lluent, économiste chez Bpifrance. Néanmoins, les chefs d’entreprises tricolores ne sont pourtant pas encore en ordre de marche : 57 % n’ont pas de stratégie IA et seule une PME et ETI française sur trois utilise les IA génératives.
IA : un plan gouvernemental à 200 millions d’euros
Pour encourager son usage au quotidien, le gouvernement a lancé cet été le plan national "Osez l’IA". Objectifs : sensibiliser, former et accompagner les entreprises via un réseau d’ambassadeurs IA, la plateforme "l’Académie de l’IA", avec formations et tutoriels adaptés et quelque 200 millions d’euros de subventions. Son ambition étant de diffuser l’IA dans 80 % des PME et ETI d’ici 2030 et dans 100 % des grands groupes. Un enjeu majeur pour le pays, alors que l’adoption de l’IA pourrait, selon la Commission IA, générer entre 250 et 420 milliards d’euros de PIB supplémentaire d’ici 2034.
Montrer aux chefs d’entreprise de quoi l’IA est capable
"Le gouvernement souhaite diffuser plus largement l’IA dans les entreprises des territoires, conscient que la France n’avance pas au même rythme que ses voisins européens", note Florence Saubatte, dirigeante d’Altitud RH à Pau et ambassadrice IA. Pour combler ce retard, le gouvernement s’appuie notamment sur plusieurs dispositifs de formation et d’accompagnement, tels que le programme IA booster France 2030 de Bpifrance à destination des PME et ETI. Mais également sur un réseau de 300 ambassadeurs de l’IA, par territoire et par secteur d’activité qui jouent le rôle de relais de proximité. Objectifs : "sensibiliser, acculturer et montrer aux dirigeants de quoi l’IA est capable", explique Tatiana Lluent.
Des ambassadeurs IA sur le terrain
Cafés IA, rencontres, podcasts… : sur le terrain, les ambassadeurs multiplient les initiatives. Dans le Sud-Ouest où elle a été nommée, Florence Saubatte anime les cafés IA Xperience, des sessions de deux heures où dirigeants et managers viennent découvrir les usages possibles de l’intelligence artificielle, assister à des démonstrations d’outils et partager leurs expériences. "L’idée est de créer une prise de conscience, une émulation et de les inciter à dupliquer les réussites avec toutes les précautions nécessaires", dit-elle. "Nous avons un vrai travail de démystification et de réassurance à faire. Car si les dirigeants entendent partout parler d’IA, ils ne savent pas forcément comment l’appréhender et l’appliquer dans leur métier", explique Youssef Zeboudji, ambassadeur IA national et leader IA chez Inside Group à Toulouse.
Disparités régionales
Et l’élan dépasse désormais le cadre des ambassadeurs : certaines Régions s’emparent du sujet pour structurer leur propre écosystème. C’est le cas des Pays de la Loire, qui ont lancé la Fabrique IA territoriale, un collectif public-privé pour aider les acteurs publics à concevoir, sécuriser et utiliser l’IA de façon plus fiable. "Une quinzaine d’entreprises qualifiées font partie de la dynamique de la Fabrique et sont prêtes à rendre service aux acteurs publics du territoire", explique Constance Nebbula, vice-présidente de la Région Pays de la Loire en charge du numérique et de l’intelligence artificielle. Si la dynamique s’étend à plusieurs régions, elle reste inégale selon les territoires observe Florence Saubatte. "Il est plus facile d’embarquer les dirigeants dans les grandes métropoles que ceux des petites villes", constate-t-elle.
"L’usage de l’IA est plus fréquent chez les dirigeants les plus diplômés"
Ainsi, l’utilisation de l’IA varie fortement selon la situation géographique des dirigeants, leur secteur d’activité, leur diplôme et leur âge. "L’usage de l’IA est plus fréquent chez les dirigeants les plus diplômés, mais il tend à diminuer avec l’âge, observe Tatiana Lluent. Ceux qui s’y sentent le plus à l’aise appartiennent souvent à des réseaux professionnels qui les ont sensibilisés et formés, contrairement à ceux installés dans des territoires plus isolés, où l’écosystème est moins structuré". Pour l’heure, 53 % d’entre eux se montrent encore réticents, appartenant soit au profil des "sceptiques", soit à celui des "bloqués".
Accélérer la digitalisation
Plusieurs facteurs ralentissent encore l’intégration de l’IA dans les entreprises. Parmi eux, le retard global de la transformation numérique : depuis sept ans, la proportion d’entreprises ayant amorcé leur transformation digitale n’a progressé que lentement, passant de 72 % à 76 %. En outre, 43 % des dirigeants n’utilisent toujours pas l’analyse de données pour piloter leur activité. "Sans socle digital, ni données fiables, ces dirigeants ne peuvent pas sauter dans le train de l’IA, et hypothèquent leur compétitivité future", prévient Tatiana Lluent.
Parmi les PME et ETI qui utilisent l’IA, dans plus de la moitié des cas, elles utilisent des solutions gratuites ou prêtes à l’emploi, qui sont donc limitées dans leurs impacts stratégiques. "Une IA générative qui n’est pas entraînée ne bénéficie pas de la richesse de la donnée de l’entreprise et ne pourra pas lui permettre de développer de nouvelles offres produits ou d’aller chercher de nouveaux marchés", poursuit Tatiana Lluent.
"L’IA est une grande et nouvelle révolution industrielle qui permet d’optimiser des processus, d’améliorer leur quotidien et la productivité"
La plupart des dirigeants (94 %) utilisent ainsi l’IA à un niveau basique ou expérimental pour optimiser l’existant (optimisation des performances opérationnelles, réduction des coûts), plutôt que pour développer leur activité. Néanmoins, cela leur permet de gagner du temps. Pour Youssef Zeboudji, "l’IA est une grande et nouvelle révolution industrielle qui permet d’optimiser des processus, d’améliorer leur quotidien et la productivité". "L’utilisation par les fonctions supports d’agents intégrés permet de gagner entre 20 et 25 % de temps sur des tâches chronophages et sans valeur ajoutée et donc de travailler davantage d’autres aspects comme le relationnel, la créativité, la stratégie ou le positionnement", ajoute Florence Saubatte.
"La révolution de l’usage, avec des solutions ad hoc créatrices de valeur, n’a pas encore eu lieu"
Si la prise de conscience est bien là, en revanche, "la révolution de l’usage, avec des solutions ad hoc créatrices de valeur, n’a pas encore eu lieu", note Bpifrance Le Lab. Pour l’heure, seules 13 % des PME utilisent une solution d’IA clé en main. En cause, une technologie encore jeune et changeante, des coûts trop élevés, un manque de compétences et d’infrastructures et une méconnaissance des applications et du retour sur investissement. "La plupart des dirigeants n’identifient pas les cas d’usage sur lesquels ils vont pouvoir solliciter l’IA. D’autres encore craignent cette technologie qui évolue trop rapidement et qui constitue une rupture dans leur métier et leur parcours et une charge mentale supplémentaire", constate Florence Saubatte.
Sentiment d’isolement
Moteurs de la décision d’adoption dans 73 % des cas, les dirigeants ressentent néanmoins un sentiment d’isolement fort, avec 39 % d’entre eux qui estiment manquer de soutien de la part de leur réseau et de leurs collaborateurs. Et si le sujet doit être porté par les directions, ces dernières doivent impérativement impliquer l’ensemble de leurs équipes. Pour sortir de leur solitude et éviter les usages cachés de l’IA, les dirigeants ont intérêt à s’appuyer sur l’expérience personnelle des salariés afin d’en faire un sujet de dialogue et de réfléchir avec eux aux usages pertinents de l’IA dans le cadre professionnel. Youssef Zeboudji constate que le sujet reste trop souvent "tabou" et qu’il relève avant tout de l’accompagnement RH au changement. "Le dirigeant doit croire en la démarche et s’appuyer sur des salariés volontaires pour la diffuser efficacement dans l’entreprise", souligne-t-il.
Des salariés qui peuvent être remplacés par l’IA
Pour certaines grandes entreprises, la vitesse de transformation devient un défi : les équipes ont du mal à suivre le rythme. Le géant du conseil Accenture a ainsi annoncé un plan de restructuration générant la suppression de 12 000 postes dans ses effectifs mondiaux. En cause, des juniors ne maîtrisent pas bien l’IA et qui peuvent être facilement remplacés eux-mêmes par l’IA. Florence Saubatte confirme que ce phénomène n’est pas isolé : "La maîtrise de l’IA devient un critère essentiel pour les entreprises, impactant à la fois l’employabilité des collaborateurs et leur compétitivité à l’échelle mondiale". Constatant que l’IA est encore trop souvent perçue comme "un outil", elle prévient que "c’est une vraie transformation des modes de travail qui va fortement impacter les métiers et toutes les fonctions de l’entreprise".
Des hallucinations qui peuvent coûter cher
D’où l’importance, pour les organisations, de conjuguer montée en compétences et gouvernance responsable de l’IA. Car utilisée sans supervision humaine, l’intelligence artificielle peut générer des erreurs et des hallucinations. En Australie, le cabinet de conseil Deloitte a ainsi dû rembourser partiellement un rapport de 440 000 dollars australiens commandé par le gouvernement, après que l’on ait découvert des citations académiques inexistantes, un extrait de jugement inventé, et d’autres références fictives, toutes issues d’un usage (au moins partiel) d’IA générative. Cette dérive rappelle que l’IA ne remplace pas le discernement humain, indispensable au contrôle de la fiabilité des données.
Ne pas se tromper de cap
Entre les entreprises qui veulent aller trop vite et celles qui manquent de vigilance, le risque est le même : se tromper de cap. "Le fait de ne pas pouvoir encadrer les usages des salariés, combiné au risque d’hallucinations des outils, suscite une réelle appréhension chez les dirigeants", observe Tatiana Lluent. Pour éviter ces dérives, les dirigeants doivent avant tout structurer leur démarche, entre montée en compétences et usage maîtrisé. "Les entreprises ne peuvent pas se permettre de se tromper dans des investissements souvent très lourds. Plutôt que de se précipiter sur la première solution venue, elles ont intérêt à réfléchir posément à leur stratégie, à leurs objectifs et à identifier les partenaires et cas d’usage clés qui les aideront à les atteindre." L’enjeu : éviter l’IA gadget et concentrer les efforts là où la technologie peut réellement impacter l’activité.