Même avec une réduction de 50 % pour le territoire breton, l'écotaxe ne fait pas l'unanimité chez les transporteurs de l'Ouest. Depuis plusieurs années, les poids lourds de la profession dénoncent la « concurrence déloyale » des véhicules utilitaires légers de type 3T5, non soumis à bon nombre de réglementations et dont profitent des livreurs peu scrupuleux. L'écotaxe risque encore d'aggraver ce phénomène. À Dol-de-Bretagne, Yann Guisnel, patron éponyme du groupe familial leader du transport de meubles, est furibond. Avec sa directrice générale, Béatrice Montay, il vient de démontrer par A + B le fossé entre les 3T5 et ses véhicules lourds (9T5 ou 7T5 à caisse fixe). Leur « analyse comparative du coût de revient » entre ces deux modes de transport, à charges identiques, est édifiante. À travers quatre exemples de tournées types, l'écart peut atteindre 20 % et même 35 % en considérant le non-respect de la réglementation !
Des écarts très conséquents
Leur dossier argumenté est monté jusqu'au ministère des Transports et le patron breton multiplie les interventions informelles devant des parterres d'élus, de hauts fonctionnaires et de financiers de la place, créant l'étonnement. « Je veux leur expliquer pourquoi nous allons mourir, pourquoi les 3T5 vont nous tuer ! », s'exclame Yann Guisnel. D'après ses calculs, l'écart représente 19.929 € à l'année pour une tournée effectuée sur Rennes, soit 83 € de manque à gagner par jour. Il grimpe à 138 € par jour, soit 33.184 € par an, pour une tournée d'une journée plus large, en Bretagne, et 575 € pour deux jours de livraisons. Et quand le 3T5 fait une tournée de deux jours dans le Finistère, par exemple, avec 474 km de plus qu'un 9T5, il gagne encore 33,36 € par jour, selon Yann Guisnel. Sa coupe est pleine.
Faire respecter la loi « Le fait de respecter la loi nous coûte un million par an, analyse Béatrice Montay. Être vertueux nous revient cher. » Pire : l'honnêteté du transporteur de Dol lui joue même des tours. En équipant tout son parc de chronotachygraphes, y compris ses 3T5 alors que ce n'est pas obligatoire pour ce type de véhicules, il fait face actuellement à un redressement fiscal de 350.000 euros qui y est en partie lié. Yann Guisnel réclame le respect de la loi pour tous et davantage de contrôles. « Le phénomène 3T5 s'est amplifié avec la crise qui engendre un excès de zèle de fraude. Nous avons à faire à des tricheurs. Les 3T5 ne sont pas contrôlés. Ils sont tous en surcharge et on nous parle de sécurité routière ! Il faut les contrôler. C'est mon combat. Même l'État aurait à y gagner. Spanghero n'a pas fait de mort et pourtant un barouf pas possible. Il faut expliquer le problème de ces camions dangereux sur les routes, qui n'ont pas de charge utile et ne nécessite aucune formation. En Suisse et en Belgique, il n'y a pas ce problème : c'est 500 € d'amende et l'immobilisation immédiate. »
« Une catastrophe »
Pour Yann Guisnel, il en va de la survie de l'entreprise. « Le seul pays où Guisnel se développe c'est la Suisse ! Nous sommes en décroissance depuis quatre ans (de 60,7 à 41,9 M€ de CA). L'écotaxe va être une catastrophe et va encore creuser le fossé entre le poids lourd et le 3T5. » Lui qui investit cette année 18 M€, dont 15 pour le renouvellement de sa flotte, élimine petit à petit les 3T5 de son parc : « Nous en avions 25, j'en ai repris 12 et en aurai bientôt plus que la moitié. » Il a bien essayé de les alléger, gagnant 1T6 de charge grâce à un prototype élaboré à Ploërmel, mais sa solution n'est pas encore au point. Quant à sa démarche, elle n'est pas isolée, mais bien soutenue par les organisations professionnelles (lire aussi ci-dessous). D'autres confrères lui emboîtent aussi le pas dénonçant les aberrations liées à l'écotaxe. « Rien dans les textes ne m'indique que je ne dois pas facturer l'écotaxe à mes clients alors que j'utilise le multimodal ! C'est à n'y rien comprendre ! », indique pour sa part Patrick Lahaye. Le président éponyme de la société de transport de Vern-sur-Seiche ne décolère pas.
Éloigné de l'objectif initial
Alors que via sa filiale Trans-fer, le groupe a fait le choix résolu du multimodal avec déjà 10.000 caisses chargées - « un choix d'avenir », selon le président de la holding qui revendique des convictions environnementales fortes -, les textes, en l'état, le contraindront à appliquer aux caisses transportées par rail l'écotaxe comme tous les transporteurs routiers. Chez Guisnel, l'un des pionniers du camion électrique, on dénonce aussi l'écotaxe appliquée à ce mode : « Nous serons taxés deux fois, à l'essieu et à l'écotaxe ! » Or, rappelle Patrick Lahaye, « l'objectif initial de cette taxe mise en place après le Grenelle de l'environnement n'était-il pas justement de favoriser les transports alternatifs ? » Lui aussi a lancé une campagne de sensibilisation des élus de tous bords et écrit au préfet.
Géry Bertrandeavec Christian Curtenelle
Les grands groupes de transport bretons ont obtenu - 50 % sur l'écotaxe mais certains dénoncent la concurrence déloyale des véhicules utilitaires légers.
À Dol-de-Bretagne, Yann Guisnel tape du poing sur la table jusqu'au ministère, pour une question de survie de l'emploi.