«Dans un corps qui ne va pas bien, c'est son membre le plus malade qui souffre en premier». Christian Renault, chargé d'étude spécialiste de l'aviculture au sein du cabinet d'étude AND, résume bien la situation. Gangrené par une dette de 400millions d'euros, qu'il traîne comme un boulet depuis le rachat de Frangosul au Brésil (dont il loue l'activité depuis la mi-mai à l'américain JBS), Doux a dû déposer le bilan et commence à céder des actifs (lire ci-dessous). Mais la dette n'est pas la seule explication: Doux, comme l'ensemble de la filière avicole française souffre d'une compétitivité en déclin. Alors que la consommation mondiale de volaille n'a jamais été aussi forte, la production française a baissé de 21,7% en dix ans. La Bretagne est particulièrement touchée. «On a perdu un tiers des poulaillers en dix ans», estime Didier Goubil, président de la commission avicole de la Chambre d'agriculture du Finistère. «La filière française ne participe pas à l'envolée de la production mondiale», observe Christian Renault.
Des outils vétustes
Pour lui, la rupture date des années 2000, au moment de l'application des accords de l'OMC sur la libéralisation des échanges, qui laissent le champ libre, sur le marché intérieur, aux volailles brésiliennes, bien moins chères. C'est la dinde qui souffre alors le plus. «À ce moment-là, la filière nécessitait une restructuration pour faire face à la concurrence, rappelle le spécialiste. Mais plutôt que de moderniser les outils pour gagner en productivité, les producteurs et éleveurs les ont simplement maintenus en l'état». «En moyenne en France, une exploitation d'éleveur a 23 ans», souligne Christian Marinov, porte-parole de la Confédération française de l'aviculture. «Le parc a vieilli, reconnaît André Quénet, président de la section avicole de la FRSEA Bretagne. Mais nous, les éleveurs, n'avons pas les moyens de le renouveler». Les faibles marges et le nombre croissant de normes environnementales à respecter n'ont pas permis aux éleveurs de dégager suffisamment d'argent pour investir.
Concurrence allemande
Et pendant ce temps-là, la concurrence s'est accrue. Une concurrence non seulement brésilienne, mais également européenne avec de nouveaux acteurs, comme l'Allemagne, qui s'est attaquée au marché dès les années 2000. «Il y a eu une volonté politique très forte pour lancer la filière en Allemagne, explique André Quénet. Aujourd'hui, les Allemands ont des outils de production très modernes». Par ailleurs, «ils produisent des poulets hyperstandardisés, entiers ou à la découpe, alors que les Français proposent des gammes de produits sophistiquées, exigées par la grande distribution, qui font perdre en productivité», ajoute Christian Marinov. Équipements vétustes, coûts de production élevés, coûts salariaux plus importants: la filière française a perdu en compétitivité. Résultat, plus de 40% des poulets consommés en France sont aujourd'hui importés...
La filière export en sursis
Si la filière du poulet frais souffre, malgré la bonne santé du leader LDC, de son côté, la filière de la volaille congelée, destinée à l'export, se porte plutôt bien. Seuls deux acteurs en profitent, le géant Doux, qui contrôle 70% du marché du poulet export, et Tilly-Sabco, basé à Guerlesquin. Largement subventionnés par les aides européennes de la Pac (les fameuses restitutions), les poulets congelés sont restés compétitifs sur le marché mondial. «Sans ces restitutions, la filière export n'a aucun avenir», assure Christian Marinov, qui rappelle que Doux a reçu 50millions d'euros de restitution en 2011. «C'est une épée de Damoclès: les producteurs ne savent pas si les restitutions s'arrêteront un jour ni quand elles s'arrêteront, ajoute Christian Renault. Du coup, ils sont en sursis, ils attendent et pendant ce temps-là ils ne rénovent pas leurs outils de production». Les ennuis de Doux n'arrivent pas au meilleur moment: une révision de la PAC est prévue pour l'année prochaine. L'arrêt des restitutions, que certains craignent, signifierait l'écroulement de la filière et un véritable séisme en Bretagne où l'export représente 55% des poulets bretons. Avec les difficultés de la filière du frais, les éleveurs auraient de la peine à trouver de nouveaux débouchés. Mais alors, la filière avicole est-elle déjà enterrée? Seule solution: la modernisation des sites et le soutien de la filière par les pouvoirs publics, clament en coeur les acteurs.
AVICULTURE Alors que la consommation mondiale de volaille n'a jamais été aussi forte, la production française n'a cessé de diminuer depuis dix ans. Vétusté des outils de production, perte de compétitivité: les difficultés de Doux lèvent le voile sur une filière en déclin.