Cenntro Motors : L'énigmatique fiasco industriel

Cenntro Motors : L'énigmatique fiasco industriel

La liquidation du fabricant de véhicules électriques a plongé les 382 salariés, mais aussi les autorités publiques, dans le désarroi. Avec un actionnaire chinois domicilié aux Iles vierges britanniques et un directeur général résidant en Caroline du Nord, l'usine avait-elle des chances de réussite ? Et ce malgré les 10 M€ investis.

Parmi ceux qui ont été témoins des 18 mois de descente aux enfers vécus par l'usine Cenntro et ses salariés, le préfet Michel Delpuech, successeur de Jean-François Carenco. L'homme, nommé au printemps dernier à Lyon, près d'un an après l'arrivée de l'actionnaire de Cenntro Motors, confie au Journal des Entreprises qu'il a compris très vite que le projet industriel était « fragile ». « On a bâti un projet sur du sable, déclare-t-il. La reprise de SITL a été confiée à des opérateurs qui ne m'ont pas paru à la hauteur de la situation. En réalité, l'activité de Cenntro n'a jamais démarré. Lorsque j'ai reçu les dirigeants pour comprendre, j'ai eu la conviction que l'affaire était entre les mains d'amateurs. Selon moi, M. Peter Wang n'était qu'un commis, je veux dire par là qu'il n'était pas réellement aux commandes de ce dossier. Et croyez-moi, des intermédiaires de la sorte, j'en ai rencontrés beaucoup en étant en fonction dans le Bordelais. Quant au directeur général M. Didier Verriest, j'ai eu le sentiment qu'il n'était pas, lui non plus, à la hauteur ».




Tapis rouge

Un avis partagé par d'autres, comme ce "technicien", véritable expert du dossier, qui se confie au Journal des entreprises. « Cenntro, c'est chronique d'une mort annoncée, regrette cet interlocuteur. Pour moi l'affaire était sans issue dès lors que Fagor a délocalisé la production de ses machines à laver en Pologne. Je considère, poursuit l'expert, que les organes de la procédure ? Etat-Région-Métropole de Lyon- ont manqué de discernement. Ils ont déroulé le tapis rouge à un repreneur qui ne présentait aucune garantie et ont balayé les autres alternatives sans les considérer sérieusement. On n'a même jamais vu les comptes consolidés. Ceux qui sont à la tête du groupe sont des cow-boys ». Ces "cow-boys", Peter Wang CEO, et Didier Verriest, Dg, étaient pourtant apparus comme providentiels au printemps 2014 (lire encadré ci-dessous). Et pour les convaincre de s'engager dans la reprise, tout le monde y a mis du sien. La Direccte a consenti au chômage partiel des salariés en attendant la montée en charge de la production, la Région Rhône-Alpes a opté pour la mise en oeuvre d'un dispositif de formation continue et le Grand Lyon a acheté le terrain 2 millions d'euros en le mettant à la disposition de Cenntro à titre gratuit. Cette même puissance publique a-t-elle manqué de discernement ? « On ne peut pas reprocher aujourd'hui au Grand Lyon d'avoir tout fait pour attirer un repreneur, s'insurge David Kimelfeld, 1e r vice-président de la Métropole de Lyon en charge des affaires économiques. Le terrain que nous avons acquis n'est de toute façon pas perdu, nous cherchons des solutions pour relancer une activité » promet-il.




Mouvements de capitaux

Pour l'heure, la question que posent les salariés et leur représentant (Sud) Éric Butty devant ce constat est la suivante : l'aventure industrielle de Cenntro à Lyon n'était-elle qu'une chimère ? Sans doute, au regard des chiffres : sur l'exercice allant du 14/06/2014 au 31/03/2015, le résultat net est de -7,796M€ pour 7,4M€ de salaires. Concernant la production de véhicules, celle-ci n'a en réalité jamais commencé. Pourtant Didier Verriest, le directeur général nommé le 1er juillet 2014 - qui réside en Caroline du Nord et n'a pas répondu à nos sollicitations - a présenté à l'administrateur un bon de commande de 1,7M? sur la foi duquel il avait demandé la poursuite de la période d'observation et sollicité les services d'une DRH de transition pour mettre en oeuvre le PSE. Il était aussi question de mettre en place un plan de communication s'appuyant sur les réseaux sociaux. Un spécialiste des situations de crise a été missionné pour répondre à la presse et rassurer par ricochet les éventuels clients. Mais ni les petits utilitaires électriques, les scooters, les deux-roues ni même les filtres à eaux ne sont sortis de l'immense usine vide. La raison ? « Les prototypes ne sont pas terminés, les véhicules ne sont pas homologués... » détaille un rapport confidantiel. Dans la même veine, Didier Verriest n'a jamais fourni une attestation d'assurance à l'étude de Me Robert-Louis Meynet, désigné administrateur judiciaire et qui suit le dossier depuis 18 mois. D'autres zones d'ombre demeurent.




Tracfin

Cenntro France a en effet accordé un prêt de 6 M€ sur 12 mois remboursable en quatre échéances à 2,5 % d'intérêt à Cenntro Motor Corporation. C'est sans doute à cause de ces mouvements financiers que Me Robert-Louis Meynet aurait signalé à Tracfin (la cellule de Bercy chargée de traquer des mouvements de capitaux suspectés de vblanchiement) effectués sur le compte de Cenntro Motors. Ni Me Meynet ni ces services ne confirment ni n'infirment cette information, et pour l'heure les autorités judiciaires lyonnaises indiquent ne pas avoir été saisies. Pour comprendre et peut-être prévenir de futurs fiascos ailleurs, les salariés avaient demandé au tribunal de commerce de désigner un expert judiciaire « sur les causes de la faillite (...) et dans ce cadre d'identifier les transferts d'actifs/flux financiers anormaux entre la société Cenntro Motors France et (...) la société mère Cenntro Automotive Coporation ». Mais avec un passif social de 12M€, le Tribunal de Commerce n'a pas jugé utile de rajouter des frais à Cenntro en mandatant un expert. Le fiasco de cette entreprise de 400 salariés restera énigmatique. M. Peter Wang a-t-il renoncé « si près du but » après l'effondrement boursier en Chine ? Ou à l'approche de la fin du chômage partiel des salariés ? Fin 2015, les charges de personnel auraient dû considérablement s'alourdir, passant de 365 K€ à 469 K€ puis 566 K€... par mois.