Brun de Vian-Tiran. Un nom guère aisé à retenir. Il s’est pourtant imposé en deux siècles comme une marque d’exception dans le monde feutré du linge de maison et de l’étoffe en fibres naturelles précieuses. Installée dans la jolie (et touristique) commune de l’Isle-sur-la-Sorgue, au cœur d’une manufacture de 16 000 m², cette PME familiale créée sous le Premier Empire, perdure, vaille que vaille, dans une industrie textile française chamboulée par la crise et les délocalisations.
Comme un témoin vivant que les savoir-faire anciens peuvent subsister, elle compte aujourd’hui 46 salariés et réalise un chiffre d’affaires d’un peu moins de 10 millions d’euros en 2025. Un chiffre "en recul de 2 à 3 %" par rapport à 2024, admet la direction confrontée à un secteur du luxe et du bel objet en berne. Labellisée "Entreprise du Patrimoine Vivant" en 2009, récompensée par le prix de "la plus belle entreprise familiale du monde" (décerné par une association de 12 entreprises familiales européennes de tradition et d’excellence, Primum Familiae Vini), la société qui se revendique comme la "manufacture lainière la plus ancienne de France", est actuellement pilotée par Jean-Louis Brun, huitième génération d’une famille au destin cousu main.
La multiplication des étapes de transformation à domicile
Proposer de la chaleur "et du bien-être" aux clients, c’est la genèse de la belle histoire entrepreneuriale qui commence en 1808 avec Charles Tiran et son gendre Laurent Vian. Les deux créent "Veuve Vian-Tiran" dans un moulin sur les bords de la Sorgue. Grâce à l’argile locale, ils produisent, entre autres, le feutre de laine en drap damier de la région.
Deux générations plus tard, la petite fille de Laurent Vian épouse Émile Brun qui reprend l’entreprise et la rebaptise, en 1886, du nom qui ne changera plus : Brun de Vian-Tiran. Les locaux s’agrandissent, le processus de production s’enrichit.
Après le foulage d’étoffe et le feutrage, la mécanisation débarque doucement. "Mes ancêtres ont eu la sagesse au cours du XIXe siècle d’intégrer de nouvelles étapes dans leur mur. Nous avons été en mesure de passer de la balle de laine à une étoffe terminée. C’est ce qui a permis de résister à la délocalisation. Ceux qui ne réalisaient qu’une étape de transformation ont commencé à s’effondrer comme un château de cartes", estime le PDG.
Des charentaises… au 100 % mohair
Le règne de Louis Brun (grand-père du patron actuel) va donner une autre dimension à la société. À 17 ans, il vient de devenir Meilleur ouvrier de France en tissage. L’entreprise passe de huit salariés… à quarante, en deux ans, grâce, en partie, aux fabricants de pantoufles charentaises, témoigne son petit-fils : "En plus de son diplôme de tisserand, il possédait de vieux savoir-faire et a utilisé le mérinos d’Arles. Tout ça bout à bout, il a proposé des collections de tissu doux, très feutré avec de jolis carreaux et a obtenu des commandes."
Au début des années 1960, ce même Louis Brun a l’intuition que le temps des étoffes plus douces et légères est arrivé, loin des "lourdes couvertures de mamies qui grattent". La révolution est en marche : il met au point "pour la première fois en Europe la filature et le tissage à 100 % du mohair qui vient de la chèvre angora". "Personne ne savait faire ça. On utilise toujours ce fil, se félicite Jean-Louis Brun. Il a aussi lancé d’autres coloris dans ce tissu léger face aux distributeurs de l’époque, sceptiques. Mais ça marche. Aujourd’hui, c’est toujours un must."
Poil de chameau en Mongolie
Son fils, Pierre Brun (père de Jean-Louis Brun), ingénieur textile, intègre la société en 1969. Celui-ci développe des étoffes dans des laines que l’on ne faisait pas en France : le cachemire, l’alpaga, le lama, le yack… Dans les années quatre-vingt-dix, il travaille avec les éleveurs de la région en mérinos d’Arles pour retrouver une qualité perdue : "le mérinos d’Arles antique", fruit d’une "patiente sélection d’animaux". Un cheptel de 25 000 têtes a été reconstitué et fournit "la laine la plus fine d’Europe" en exclusivité pour l’entreprise.
Au-delà des innovations, Brun de Vian-Tiran s’est repositionnée, l’air de rien, vers le haut de gamme dès 1960-70, échappant aux importations massives et à la domination de la grande distribution, explique celui qui reprend les rênes en 2002 avec un profil différent, "beaucoup moins technique". "J’étais œnologue pendant dix ans, détaille-t-il. J’ai renforcé le partenariat avec les éleveurs, notamment des nomades en Mongolie pour du poil de chameau, j’ai également orienté vers le design et la décoration." Une première boutique physique a ouvert en 2018 dans une aile de la manufacture. Un musée a également été créé dans le cadre d’un "gros travail" initié, il y a quelques années, pour mieux faire connaître la marque.
La pérennité sans course à la croissance
Aujourd’hui, l’entreprise maille précieusement ses ancestrales méthodes de fabrication avec la modernité de collections renouvelées. La literie des débuts (couvertures, couettes, surmatelas), le plaid (objet le plus vendu) sont, depuis mars dernier, rejoints par les vêtements. Une centaine d’articles comme des ponchos, des vestes, des capes figurent au catalogue. Un défi à grande taille et un nouveau tournant pour cette entreprise qui vise également l’étranger.
Aujourd’hui, elle réalise 15 % de son chiffre à l’export. "On aimerait atteindre 50 %", confie Jean-Louis Brun qui refuse la course effrénée à la croissance. La priorité de la maison, détenue entièrement par la famille, se concentre sur "un certain niveau de rentabilité". "Notre quotidien, c’est plutôt assurer la pérennité. On a une politique de gestion en bon père de famille", dit-il. Pour ne jamais sombrer, Brun de Vian-Tiran a son idée : le bas de laine plutôt que les poches trouées.