Apprentissage : Le fossé se creuse entre les jeunes et l’entreprise

Apprentissage : Le fossé se creuse entre les jeunes et l’entreprise

Quand le Medef se dit inquiet de constater que seuls 27% des patrons veulent embaucher un apprenti, les chefs d’entreprise lorrains évoquent des raisons liées au marché et aux compétences. Conscient des enjeux, le gouvernement réagit. Mais il est déjà bien tard.

« On voulait jouer le jeu de l’emploi et donner sa chance à un jeune » Chez Batiland, entreprise spécialisée dans les revêtements des murs et des sols basée à Ville-en-Vermois, l’apprentissage faisait partie des habitudes, avant de s’étioler face à la complexité administrative. La dernière tentative a fait l’effet d’une douche froide : « Depuis deux mois, nous n’avons plus de nouvelles de notre apprenti ». Une histoire finalement banale qui pourrait symboliser la rupture profonde entre le monde du travail et la jeunesse française. Annoncé début mai, le plan de relance de l’apprentissage, porté par le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Formation professionnelle François Rebsamen veut combler le fossé en explorant une voie trop délaissée en France : l’apprentissage.



La mesure phare doit permettre aux TPE d’embaucher un jeune de moins de 18 ans pendant un an en contrat d’apprentissage sans payer ni salaire ni cotisations sociales. « Cette opération 0 charge est une bonne idée, qui va dans le bon sens », affirme Jean-Marie Benoît, le président de la Chambre de métiers et de l’artisanat de Meurthe-et-Moselle. « Mais concrètement, on a l’impression ue le gouvernement veut revenir sur des erreurs qui ont pesé très lourd sur l’apprentissage ». Avec la suppression dès juillet¬2012 de l’aide à l’embauche d’un jeune de moins de 26 ans, la baisse du crédit d’impôt apprentissage lors de la première année de formation, l’octroi d’une partie de la taxe d’apprentissage aux régions, le gouvernement avait accumulé les mauvais signaux : avant de retrouver les chiffres et de comprendre que l’orientation n’était pas la bonne. En Lorraine, le nombre d’apprentis est passé de 17.004 en 2011 à 16.475 en 2014 : et les premières données sur 2015 ne sont pas encourageantes.




8.000 postes dans l’industrie

Pourtant les besoins sont là : lors de la présentation des Journées lorraines portes ouvertes, le président de l’UIMM, Jean Arnould, estimait qu’il faudrait recruter « 8.000 personnes dans l’industrie lorraine pour faire face aux départs en retraite et aux besoins de nouvelles compétences ». Et déjà, l’année dernière, « 400 places dans des entreprises industrielles n’ont pas trouvé preneur », assure Martial Munier, le président de l’UIMM de Meurthe-et-Moselle. « Alors que 80 % des apprentis trouvent du travail dans les six mois ».

De l’avis unanime, l’objectif de 500.000 apprentis d’ici à 2017, fixé par le gouvernement, ne sera pas tenu. Et d’abord pour des raisons liées au niveau d’activité des entreprises. « Je fais des efforts pour donner leur chance à des apprentis », assure Geoffrey Muller, le patron d’Est Usinage : « Mais mes concurrents grossissent sur leurs marchés intérieurs, tandis que pour moi, c’est de plus en plus dur ». Pour Jean-François Combes, un imprimeur basé à Pulnoy, son entreprise, Arobaze, pourrait facilement doubler son chiffre d’affaires : « J’aurais bien besoin d’un employé pour continuer à me développer. J’ai trouvé un stagiaire, qui me coûte 500 € par mois, et qui est tout à fait opérationnel, mais je ne peux pas faire plus : dans une TPE, il est très difficile de prendre du temps pour apprendre le métier à un apprenti. On passe son temps à courir après l’argent ».

Avis partagé par Jonathan Eckly, à la tête de la société Mon écran vidéo à Metz : « Cette aide pour les TPE ne sera pas utile dans les domaines des services. Dans mon cas cela me semble encore plus difficile à mettre en place car l’activité variant selon les semaines, ce mineur se retrouverait quelques fois sans aucune tâche à effectuer, et ce n’est pas l’intérêt de l’apprentissage. » Pour le patron de Medialta, à Pompey, l’alternance est une bonne solution, à condition de trouver des profils « immédiatement opérationnels et autonomes ». « Je cherche de haut niveau de qualification, sur des profils de développeurs. Alors un jeune mineur… »




Changer d’image

Du côté des grands groupes, on n’a pas attendu que le gouvernement fixe des objectifs pour utiliser l’apprentissage comme une bonne filière pour dénicher des compétences. Ainsi, début avril, GrDF a lancé sa campagne de recrutement en alternance, et a ouvert 400 postes dans toute la France dont 34 en Lorraine. Pour Hervé Laguerche, délégué ressources humaines en région Est chez GrDF, ces jeunes gens vont tout simplement servir à « construire le réseau de gaz de demain. » Même son de cloche chez ThyssenKrupp Presta France à Florange, qui accueille chaque année une soixantaine d’apprentis « nous en avons embauché en CDI une vingtaine ces trois dernières années », précise Clément Gries, le PDG. « L’apprentissage est très important dans notre entreprise, nous transmettons les compétences et le jeune peut apprendre son futur métier dans de bonnes conditions. »

Le futur se prépare donc en alternance, avec des apprentis ? Tous les connaisseurs du sujet n’ont qu’un mot à la bouche : « L’image ». « Il faut montrer aux jeunes que nos métiers sont entrés dans le XXIe siècle », insiste Martial Munier. « Il faut leur donner envie de venir chez nous, leur dire qu’ils pourront faire carrière et être bien payés ». Discours identique pour Jean-Marie Benoît : « Nous allons rebaptiser nos CFA pour en faire l’université des métiers de l’artisanat. Ca peut paraître ridicule, mais ça change tout, car les gens, et surtout les parents, associent université et excellence ».