Antonin Bergeaud : "Le décrochage de l’Europe s’explique par une faible diffusion des technologies numériques"
Interview # Politique économique

Antonin Bergeaud économiste "Le décrochage de l’Europe s’explique par une faible diffusion des technologies numériques"

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Alors que la France et l’Europe font face à un "décrochage" inédit en matière de productivité, Antonin Bergeaud en analyse les causes structurelles. Professeur à HEC Paris récemment distingué par le prix du Meilleur Jeune Économiste 2025, il explore les leviers d’un possible sursaut économique et plaide pour une réforme en profondeur du crédit impôt recherche, doublée d’une stratégie industrielle ambitieuse au niveau européen.

Professeur à HEC Paris, Antonin Bergeaud a reçu, en 2025, le prix du meilleur jeune économiste français, remis par le Cercle des économistes et le journal Le Monde — Photo : Ciprian Olteanu

Quel état des lieux dressez-vous sur la productivité et la croissance en Europe ?

Alors qu’au milieu des années 90 nous avions rattrapé notre retard et étions presque au même niveau que les Américains en termes de productivité. Or, la productivité en zone euro atteint aujourd’hui 70 à 80 % du niveau américain. Le rapport Draghi "The future of European competitiveness", rendu public en septembre 2024, et de nombreux autres travaux dressent le même constat : l’Europe accumule un retard numérique en termes de productivité. C’est-à-dire qu’une heure travaillée en Europe produit 80 % seulement de ce que produit une heure travaillée aux États-Unis. Avec des populations comparables, cela représente des ressources considérables en moins pour l’Europe. Et si le PIB n’augmente plus, il faut prendre dans les dépenses publiques pour rééquilibrer le budget de l’État de 40 milliards d’euros. Néanmoins, la boussole de compétitivité mise en place par la Commission européenne en 2023 pour piloter et renforcer la compétitivité de l’Union européenne montre que l’UE a pris conscience du problème, et c’est un bon début.

Quid de la productivité en France ?

La France est un pays très représentatif de l’Europe. Donc tout ce que l’on dit pour l’Europe vaut pour la France. Elle est à peu près au même niveau que la zone euro. En France, la productivité est d’environ 70 euros par heure, contre 90 euros aux États-Unis. Après le Covid, celle-ci a chuté brutalement, en partie à cause des politiques de soutien à l’emploi. On estimait alors une baisse de l’ordre de 8 %, un chiffre que l’Insee a revu à la hausse par la suite. Même si avec la remontée du chômage, cette tendance s’inverse.

Comment expliquez-vous ce décrochage de l’Europe ?

Cela tient surtout à une faible diffusion des technologies numériques. Les États-Unis ont connu dès les années 90 une vague de productivité liée à l’informatique, au début du numérique et de l’électronique. À l’inverse, en Europe, nous n’avons pas réussi à adopter et intégrer ces nouvelles technologies numériques et informatiques aussi rapidement. Nous les avons adoptés, mais plus lentement, plus tardivement, avec beaucoup de crises qui se sont enchaînées à partir de 2008 et qui ont impacté la productivité.

"Depuis 2008, on décline vraiment de manière très claire vis-à-vis des États-Unis"

Résultat, depuis 2008, on décline vraiment de manière très claire vis-à-vis des États-Unis. La France soutient ses pépites, comme Mistral AI, mais celles-ci doivent aussi répondre aux besoins de l’ensemble des administrations européennes pour atteindre une échelle comparable aux géants américains. Pour l’heure, nous avons raté le virage du numérique et n’avons pas réussi à faire émerger de champion en Europe, à l’image d’IBM ou Google. Même s’il y a quelques entreprises qui sont leaders dans leur domaine, elles sont essentiellement positionnées sur des technologies milieu de gamme (automobile, chimie lourde…) et ne sont pas aussi dominantes que leurs concurrentes américaines ou chinoises.

"La tech pèse beaucoup moins dans le PIB européen qu’américain"

Aujourd’hui, la tech pèse beaucoup moins dans le PIB européen qu’américain. Nous adoptons des technologies conçues ailleurs, moins adaptées à nos spécificités, et formons peu de compétences dans ce domaine et les quelques talents que nous formons partent souvent aux États-Unis. Le marché européen reste fragmenté, or il faut nous doter d’une politique industrielle européenne cohérente qui s’affranchisse des frontières.

Est-on en train de revivre cela avec l’IA ?

L’Europe s’implique dans l’IA, en mettant l’accent sur la régulation et l’éthique. La France a pris la mesure de l’enjeu, entre les soutiens de Bpifrance, la R & D publique et un crédit d’impôt recherche généreux. Le problème est que le financement privé ne prend pas le relais du public en France par rapport aux États-Unis où le secteur privé investit très massivement. En conséquence, on est très loin des investissements américains ou même chinois. Alors que les États-Unis investissent énormément sur l’IA et que le pays représentait environ la moitié des investissements mondiaux en IA en 2023, avec 700 licornes valorisées au-dessus d’un milliard de dollars, l’Europe ne représentait que 5 % de ces investissements, avec seulement 60 licornes. Même si cette part a sûrement augmenté, nous restons très loin derrière. Hormis Mistral AI, l’Europe compte peu de champions de l’IA, souvent de taille modeste. Le virage numérique manqué dans les années 90 rend le rattrapage d’autant plus difficile.

Les choix européens pro-égalité et pro-environnement ont-ils freiné l’innovation ?

Ces arbitrages ont toujours existé, mais ils étaient moins visibles à une époque de forte croissance. L’Europe tient à son modèle social, à sa vision environnementale et à l’égalité des territoires. Les plans de cohésion ont permis aux régions les moins riches, notamment en Europe de l’Est, de rattraper leur retard. Mais ce sont autant d’investissements qui n’ont pas été consacrés à la création de grands clusters industriels pour la voiture électrique, les puces ou l’IA. Contrairement aux États-Unis ou à la Chine, qui ont investi massivement dans des zones déjà riches, comme Boston, l’UE a eu moins de marges pour une politique industrielle ambitieuse.

Quelles pistes proposez-vous ?

Le rapport Draghi et celui de l’European Institute mettent en avant la R & D comme moteur clé. L’Europe y consacre 2 % de son PIB contre 3,4 % aux États-Unis, soit 100 milliards d’euros d’écart par an. La Chine nous a rejoints à 2 %, mais avec une dynamique bien plus forte. En Europe, la moitié de la R & D vient du public, l’autre du privé. Aux États-Unis, le privé pèse plus de 2,4 % du PIB. Malgré les efforts publics, l’effet de levier privé reste limité du côté des entreprises.

Comment l’expliquez-vous ?

Les dépenses publiques en R & D reposent principalement sur deux leviers : le crédit impôt recherche d’une part et, d’autre part, Bpifrance, qui investit dans les start-up. Mais comme l’État n’a pas vocation à rester durablement au capital de toutes ces jeunes entreprises, il se retire généralement après un certain temps. Le problème, c’est qu’il n’existe pas en France suffisamment de fonds privés pour prendre le relais. Résultat : de nombreuses entreprises peinent à se financer et finissent par s’installer outre-Atlantique.

"En Europe, il existe une aversion au risque, à la différence de États-Unis, où la prise de risque est encouragée"

L’une des raisons à cela est d’ordre culturel : en Europe, il existe une aversion au risque, à la différence de États-Unis, où la prise de risque est encouragée. Alors même que l’on dispose de beaucoup d’épargne en Europe, celle-ci est essentiellement fléchée vers des fonds sans risque. Un autre frein tient à l’absence d’une véritable union des marchés de capitaux en Europe, chaque pays continuant de gérer le sien. Il reste par exemple difficile pour un investisseur français de placer son argent dans une entreprise allemande.

Pour Antonin Bergeaud, le crédit d’impôt recherche "ne constitue pas une vraie politique de R & D" — Photo : European Central Bank

Même si les banques centrales encouragent une ouverture et une intégration des marchés européens, cela ne suffira sans doute pas à inverser la tendance : les investisseurs privilégient les actifs peu risqués ou les grandes valeurs américaines du S & P 500 ou du Nasdaq, les entreprises américaines offrant, globalement, une rentabilité bien supérieure à leurs homologues européennes.

L’Institut des politiques publiques pointe aussi le manque de ciblage du crédit impôt recherche (CIR) ?

S’il est très plébiscité par les entreprises, le CIR, qui s’élève à 7 milliards d’euros par an, vient seulement corriger le coût du travail qui est plus élevé en France qu’ailleurs. En ce sens, il ne constitue pas une vraie politique de R & D. Il présente plusieurs travers. D’abord, il est peu ciblé : une grosse partie du crédit d’impôt bénéficie à l’industrie pharmaceutique et aux constructeurs automobiles. Néanmoins, il est difficile de cibler le CIR vers les jeunes entreprises par exemple car rien ne prouve qu’elles sont plus innovantes. En outre, il n’incite pas à prendre des risques. En atteste par exemple le fait que les constructeurs automobiles européens n’ont pas réussi via cet instrument à prendre le virage de la voiture électrique.

Quelle alternative proposez-vous ?

Il faut à mon sens le maintenir, au risque sinon d’augmenter le coût de la R & D pour les entreprises. Mais il est nécessaire de le réformer, en favorisant les collaborations avec les laboratoires publics par un bonus fiscal. Cela encouragerait les prises de risque et réduirait la distance entre chercheurs et entreprises. Il faudrait aussi former les chercheurs à l’entrepreneuriat. Par ailleurs, une politique industrielle européenne ciblée est indispensable afin de cibler des technologies et des secteurs stratégiques comme l’aérien ou le spatial à l’image de l’IRA aux États-Unis, qui repose sur des subventions massives et stratégiques. Il faudrait créer des appels à projets avec un cahier des charges exigeant, à l’instar de la DARPA américaine, le centre de recherche de l’armée américaine, qui fonctionne comme une commande publique d’innovation. La France a su le faire avec le TGV ou le nucléaire. Airbus a émergé grâce à la commande publique des compagnies aériennes européennes, souvent nationalisées.

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