Après s’être envolé jusqu’au milliard en avril 2026, le cours de l’action de 2CRSi est retombé comme un soufflet. La raison ? Le 18 juin, le fonds américain Grizzly Research a publié un rapport de 48 pages visant le fabricant strasbourgeois de serveurs haute performance coté sur Euronext Growth. Le document accuse l’entreprise d’avoir construit une partie significative de sa croissance récente sur des bases "gravement trompeuses", allant jusqu’à évoquer une structure "à la limite de la fraude pure".
L’attaque n’est pas marginale. Elle cible la séquence qui a propulsé 2CRSi dans une nouvelle dimension : son basculement vers les infrastructures d’intelligence artificielle, les data centers modulaires et les grands contrats internationaux. En toile de fond : une capitalisation boursière qui a franchi le milliard de dollars en avril dernier, un carnet de commandes présenté comme historique et une ambition affichée de dépasser le milliard d’euros de chiffre d’affaires à horizon 2027.
Le contrat américain de 610 millions dans le viseur
Le point d’entrée est connu. En janvier 2024, 2CRSi annonçait la signature d’un contrat-cadre de 610 millions de dollars avec un "opérateur majeur de centres de données aux États-Unis". 2CRSi devait construire des serveurs informatiques pour les quatre prochains centres de calcul de cet opérateur, dont le nom est tenu secret. À l’époque, il s’agissait de loin du plus gros contrat de l’histoire du groupe alsacien. Ce contrat devait structurer la croissance future.
En mars 2025, l’entreprise créait même 2CRSi Cloud Solutions, nouvelle filiale destinée à développer son activité d’hébergement, d’intégration et d’exploitation d’infrastructures cloud, directement dans le prolongement de cet accord.
C’est précisément ce contrat que Grizzly remet en cause. Selon le fonds, le client derrière cette annonce serait NewYork GreenCloud (NYGC), une société américaine créée le jour même de l’annonce du contrat, le 18 janvier 2024. Le rapport affirme avoir remonté la piste via des documents de levée de fonds, des archives web, des présentations commerciales croisées et des données techniques sur l’hébergement et la création des sites internet.
Si ce point était confirmé, il serait majeur. Car cela soulèverait la question d’un éventuel lien d’intérêt ou de gouvernance entre les deux sociétés, qui aurait dû être explicitement porté à la connaissance du marché.
Joseph Church, pivot d’un écosystème contesté
Au centre du rapport de Grizzly, apparaît un nom : Joseph Church. Présenté comme cofondateur et dirigeant de NYGC, il est vétérinaire de profession et copropriétaire d’un hôpital vétérinaire à Plattsburgh, dans l’État de New York. C’est à cette même adresse que Grizzly affirme avoir retrouvé plusieurs sociétés liées au projet : NYGC, Church Energy Center et Green Buffalo Data.
Le rapport souligne l’absence d’antécédents industriels significatifs de Joseph Church dans le secteur du data center. Plus troublant encore selon Grizzly : Alain Wilmouth, PDG de 2CRSi, apparaît dans une présentation investisseurs de NYGC comme "co-founder & CEO". D’autres éléments techniques, comme l’hébergement du site de NYGC par les équipes informatiques de 2CRSi, interroge le fonds américain. À ce stade, ces éléments restent des allégations. Mais ils forment l’ossature du dossier.
Une contradiction sur les délais industriels
L’autre faille pointée concerne le temps. 2CRSi a annoncé en septembre 2025 une première commande de 290 millions de dollar, liée à ce contrat américain. Une commande structurante, intégrée dans ses perspectives de chiffre d’affaires.
Or, Grizzly affirme que Buena Vista Biomass, le site californien racheté par NYGC pour alimenter un futur data center auquel 2CRSi est censé fournir ses serveurs, reste à un stade très préliminaire. Selon le rapport, la centrale biomasse doit d’abord être remise en service, puis modernisée via une technologie de pyrolyse encore non validée, avant même que la construction du centre de données puisse commencer. Plusieurs autorisations réglementaires seraient encore nécessaires et, selon les propres déclarations du dirigeant de NYGC citées par Grizzly, ce data center ne pourrait entrer en exploitation avant 2028 au plus tôt. En clair, le fonds pointe un décalage entre l’état réel d’avancement industriel du projet et le calendrier commercial communiqué par 2CRSi.
Une entreprise devenue stratégique dans l’IA
Fondé en 2004 à Strasbourg par Alain et Charles-Henri Wilmouth, 2CRSi s’est imposé progressivement dans les serveurs haute performance, la cryptomonnaie et les usages scientifiques. Dès 2021, il livrait déjà des serveurs à EdgeMode pour l’extraction de cryptomonnaies et le calcul intensif.
En 2023, l’entreprise revend sa participation majoritaire dans Boston Limited, acquis en 2019, qui avait permis de tripler de taille. Cette cession marque un tournant. Boston représentait alors une part considérable de l’activité.
Le recentrage est rapide. Dès octobre 2023, 2CRSi annonce un contrat avec le Lawrence Livermore National Laboratory, acteur clé de la simulation nucléaire américaine. Puis la machine accélère.
En 2025, le groupe s’intègre au projet européen HIGHER sur la souveraineté numérique. Lance Cloud Solutions avec un contrat équivalent à 54 millions de dollars au Royaume-Uni. Viennent ensuite un contrat de 47 millions d’euros en Malaisie, un partenariat avec NAFFCO pour développer des AI Modular Factories au Moyen-Orient et en Afrique et alliance stratégique avec Valeo sur le refroidissement des data centers.
Puis en 2026. Le rythme change d’échelle. Une commande de 140 millions d’euros pour le marché japonais, le déploiement industriel avec Valeo en Inde. Et un chiffre d’affaires semestriel de 204,7 millions d’euros, soit près de dix fois plus qu’un an plus tôt. Est aussi annoncée une commande de 110 millions d’euros en Allemagne, présentée comme intégralement payée.
En parallèle, 2CRSi pousse son projet Æther, une AI Gigafactory envisagée à Saint-Avold, en Moselle, avec 1 500 emplois annoncés et un modèle fondé sur l’autonomie énergétique. Ce consortium industriel, dont la composition complète n’a pas encore été dévoilée, rassemble plusieurs acteurs européens autour de la conception, de l’intégration et de l’exploitation d’infrastructures massives dédiées à l’intelligence artificielle. 2CRSi y apporte son expertise dans la fabrication de serveurs haute performance, le refroidissement liquide et l’architecture cloud.
Une réponse très attendue
Dans sa réponse détaillée publiée vendredi soir, 2CRSi réfute l’ensemble des accusations formulées par Grizzly Research. Le groupe affirme notamment que son "contrat-cadre de 610 millions de dollars avec NewYork GreenCloud n’a généré, à ce stade, aucun chiffre d’affaires", la croissance américaine récente provenant selon lui d’autres commandes "livrées et payées". Il dément par ailleurs tout lien capitalistique ou de gouvernance avec NYGC et assure qu’Alain Wilmouth n’y exerce "aucune fonction", contrairement à ce que laissait entendre une présentation de levée de fonds citée par Grizzly. 2CRSi reconnaît en revanche avoir réalisé contre facturation (moins de 100 000 euros) une partie du site internet et des supports commerciaux de NYGC, qu’il présente comme une prestation classique entre fournisseur et client. Le groupe précise aussi entretenir une relation commerciale avec Joseph Church depuis 2021 et confirme que le projet californien associé à NYGC avance par phases, avec une première capacité énergétique et de calcul attendue en 2026, avant une montée en puissance prévue entre 2027 et 2028.
Car au-delà du choc boursier immédiat, c’est la cohérence entière de la trajectoire récente qui se retrouve sous examen. Et avec elle, l’un des rares acteurs industriels français à avoir réussi, jusqu’ici, à s’insérer dans la chaîne physique mondiale de l’intelligence artificielle.